<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<rss version="2.0"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/"
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
	xmlns:sy="http://purl.org/rss/1.0/modules/syndication/"
	xmlns:slash="http://purl.org/rss/1.0/modules/slash/"
	>

<channel>
	<title>FORUM</title>
	<atom:link href="http://www.revueforum.fr/feed/" rel="self" type="application/rss+xml" />
	<link>http://www.revueforum.fr</link>
	<description>Revue Pluridisciplinaire</description>
	<lastBuildDate>Thu, 22 Mar 2012 09:04:17 +0000</lastBuildDate>
	<language>en</language>
	<sy:updatePeriod>hourly</sy:updatePeriod>
	<sy:updateFrequency>1</sy:updateFrequency>
	<generator>http://wordpress.org/?v=3.2.1</generator>
		<item>
		<title>Bruno Solo &#8211; Comédien</title>
		<link>http://www.revueforum.fr/2012/01/bruno-solo-comedien/</link>
		<comments>http://www.revueforum.fr/2012/01/bruno-solo-comedien/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 25 Jan 2012 16:57:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Travail d'artiste]]></category>
		<category><![CDATA[artiste]]></category>
		<category><![CDATA[comédien]]></category>
		<category><![CDATA[ecrivain]]></category>
		<category><![CDATA[journaliste]]></category>
		<category><![CDATA[romancier]]></category>
		<category><![CDATA[Travail]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.revueforum.fr/?p=690</guid>
		<description><![CDATA[Lorsque l’on me demandait, quand j’ai commencé ma carrière, pourquoi j’étais devenu comédien, je répondais en riant: «Ce sont mes parents qui m’ont obligé.» Moi, je voulais être expert-comptable.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h2>Bruno Solo &#8211; Comédien</h2>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-693" title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/solo.jpg" alt="" width="150" height="153" />Lorsque l’on me demandait, quand j’ai commencé ma carrière, pourquoi j’étais devenu comédien, je répondais en riant: «Ce sont mes parents qui m’ont obligé.» Moi, je voulais être expert-comptable. J’ai eu la chance d’avoir des parents assez ouverts pour m’encourager à faire ce dont je rêvais enfant! Comédien n’est pas un métier comme un autre. Le terme employé pour «travailler» est «jouer».</p>
<p>Le travail est un thème extrêmement important, philosophique. À cet égard, Caméra café est une série plus grave que l’image de gigantesque farce qu’on lui a donnée. En la créant, moi qui suis très à gauche, je voulais faire passer quelques messages, notamment avec mon personnage de syndicaliste désabusé. L’absence d’un syndicat fort dans une entreprise est souvent l’occasion d’innombrables dérives. Avec Yvan Le Bolloch, nous voulions également évoquer la façon dont les femmes sont maltraitées dans l’entreprise, le harcèlement moral, la dérive d’un VRP perdu et alcoolique.</p>
<p>Il faut toujours garder à l’esprit que le travail doit être un accomplisse- ment, même s’il doit également permettre de faire fonctionner une société. Les trente-cinq heures étaient une chance pour les gens de pouvoir se cultiver, de passer un peu plus de temps avec leur famille, d’aller au théâtre, de faire des choses pour eux, plutôt que de travailler au profit de la croissance ou de la consommation. Cela m’inquiète de les voir tant décriées. Il faut se méfier des slogans tout faits, des «travailler plus pour gagner plus». Le travail devrait seulement permettre de vivre mieux!</p>
<p><em>Spectacle à l’affiche: L’Ouest solitaire,Théâtre Marigny.<br />
</em></p>
<h2>Sophie Fontanel &#8211; Écrivain</h2>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-693" title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/fontaine.jpg" alt="" width="150" height="153" />J’ai commencé par faire un peu de baby-sitting, puis, alors que j’étais encore adolescente, j’ai été vendeuse dans un magasin de vêtements pour enfants. Je me souviens de la joie que j’avais de gagner un peu d’argent, même si j’avais bien conscience d’être privilégiée. Comme je vivais encore chez mes parents, je pouvais utiliser le montant de cette paye uniquement pour mon plaisir et mes loisirs. J’ai réalisé en revanche que c’était bien plus difficile pour ceux ou celles dont c’était le métier. Ils devaient supporter des clients pas toujours très polis –la plupart ne disent ni bonjour ni au revoir, d’autres vérifient leur monnaie très attentivement, comme s’il y avait une raison de se méfier de vous. Et en plus de ces conditions de travail pas très drôles, une fois que le loyer et les factures sont payés, le montant du salaire ne laisse pas l’opportunité d’avoir beaucoup de loisirs. J’en ai gardé une immense empathie pour tous les caissiers ou vendeurs que je peux croiser, moi qui ai la chance de faire un travail que j’aime et que je ferais même sans être payée. Cette expérience a sans doute joué dans mon envie de ne pas subir l’absurdité et la contrainte du salariat. Aujourd’hui je travaille tout le temps, parfois du matin au soir, pendant les week-ends et les vacances, mais la différence c’est que j’organise mon temps comme je le souhaite.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: L’Envie (Robert Laffont).<br />
</em></p>
<h2>Arnaud Friedmann &#8211; Romancier</h2>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-693" title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/friedman.jpg" alt="" width="150" height="153" />J’ai une expérience professionnelle en management, exclusivement dans le public et le parapublic, et je suis auteur. Je ne pourrais pas être exclusivement auteur. Ce sont les contacts humains qui me manqueraient le plus. Le travail est pour moi un partage, une ouverture vers les autres. J’ai envie d’une confrontation, d’échanges avec une équipe. Ce qui m’ennuie c’est qu’il y a, au fil du temps, de plus en plus de procédures qui viennent normer le travail et qui égratignent un peu cette valeur humaine qui me plaît dans le travail. C’est notamment le cas sur les objectifs, où l’on privilégie des valeurs abstraites (l’obsession des résultats chiffrés, des statistiques) à ces relations. Cela peut même parfois être contre-productif à l’essentiel de ce pourquoi on travaille. Lorsque je travaillais à l’ANPE, mon objectif était d’aider le public à trouver un emploi et l’entreprise à trouver un salarié. Il faut réussir à conserver cet intérêt et ne pas se sentir simplement tributaire de statistiques. Il est nécessaire de pouvoir se demander quelle est l’utilité et comment faire son travail, plutôt que de se questionner sur la façon dont on va devoir en rendre compte.</p>
<p>Dernier ouvrage: Jeanne en juillet (Éditions de la Boucle).</p>
<h2>Jean d’Ormesson &#8211; Journaliste, romancier</h2>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-693" title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/dormesson.jpg" alt="" width="150" height="153" />J’ai été élevé dans le culte du travail, enfant on m’a toujours seriné qu’il fallait travailler. Le talent est extrêmement douteux. Le génie, c’est très rare. Je suis d’accord que les deux composantes existent, mais elles ne sont pas suffisantes. Il n’y a que le travail qui puisse apporter une satisfaction quelconque dans quelque domaine que ce soit. Même en littérature, c’est une erreur de penser qu’il suffit d’avoir de la chance ou du talent. Je n’ai pas d’autres conseils à donner à ceux qui me demandent comment débuter dans le journalisme ou en tant qu’auteur. On ne réussit pas une carrière sur un coup de chance. Les écrivains que l’on lit encore aujourd’hui étaient tous des travailleurs acharnés.</p>
<p>Le véritable problème du travail, c’est qu’il existe des travaux beaucoup plus pénibles que d’autres. C’est une des grandes injustices du monde. Il est tout de même plus agréable d’être journaliste ou écrivain, de travailler dans un bureau que d’être mineur de fond ou chauffeur de taxi.</p>
<p>Le travail le plus pénible est le moins spécialisé et donc le moins rémunéré. On a pensé un moment sortir de cette situation avec l’automatisation du travail. Mais finalement, cela a créé du chômage. Aujourd’hui, personne n’est parvenu à juguler cette spirale infernale. Il y a tout de même eu des progrès si l’on se souvient qu’à une époque, pas si lointaine, l’esclavage était répandu partout sur la planète. C’est finalement le socialisme et le christianisme qui sont parvenus à l’endiguer. Mais la reconnaissance du travail comme valeur universelle est une question que l’on n’a pas fini de débattre!</p>
<p><em>Dernier ouvrage: La Conversation (Éditions Héloïse d’Ormesson).<br />
</em></p>
<h2>Julie Pietri &#8211; chanteuse</h2>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-693" title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/pietri.jpg" alt="" width="150" height="153" />J’ai commencé à passer des auditions pour chanter sans en informer mes parents. Je suis rentrée dans La bande à Basile, puis j’ai fait la première partie d’Adamo. En parallèle, je révisais mes examens et j’écrivais mon mémoire d’orthophoniste, sans quoi mon père m’aurait coupé les vivres! Rapidement j’ai réussi à voler de mes propres ailes et j’ai choisi d’être artiste à plein temps. J’avais envie d’échapper à la routine, je ne pouvais pas imaginer être enfermée dans un bureau toute la journée. Je suis une privilégiée, je vis d’un métier que j’adore, la musique. Il faut accepter les inconvénients de ce métier, parfois précaire, parfois éreintant, parce que tout le monde n’a pas la chance de partir au travail le cœur tranquille et le sourire aux lèvres.</p>
<p>Cependant, j’ai observé que le monde artistique n’est que le reflet de la société et du monde du travail en ce qui concerne le machisme ambiant. Tout est plus difficile lorsque l’on est une femme. Être une chanteuse, c’est un combat, nous gagnons souvent moins que les hommes, notamment lors des concerts. Le jeunisme ambiant vous donne l’impression que lorsque vous avez 50 ans vous n’êtes plus bonne à rien, alors que votre spectacle est de plus en plus achevé! Je n’ai pas écrit Ève lève-toi pour rien! Et malheureusement, les artistes n’ont pas l’habitude de mener d’action commune, chacun, chacune se défend seul.</p>
<p><em>Tournée actuelle: Âge tendre et tête de bois, dans toute la France, avec l’orchestre symphonique de Budapest.<br />
</em></p>
<h2>JUL &#8211; Auteur, dessinateur</h2>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-693" title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/jul.jpg" alt="" width="150" height="153" />Le travail: difficile de trouver quelque chose de plus ambigu&#8230; C’est l’objet de la plus grande entourloupe dont on est victime durant l’enfance. Est- ce par souci de préserver une supposée innocence, par négligence, ou tout bonnement parce que c’est tellement atroce que l’on ne trouve pas les mots justes: personne ne semble disposé à avertir les enfants de l’horreur que représente le monde du travail. Je ne parle pas du «travail» en tant que tel, que ce soit une tâche à accomplir ou une valeur en soi. Je parle du dispositif humain généralement mis en place autour du fait de travailler: hiérarchie, concurrence, promiscuité, collaboration passant par tous les renoncements, toutes les mesquineries. Comme si le monde du travail impliquait chez chacun d’entre nous le développement de nos pires défauts. C’est toute la noirceur et la nullité humaine qui a le champ libre entre ces quatre murs.</p>
<p>Qui n’a pas expérimenté cette violence, quotidienne et sournoise dans le meilleur des cas, sauvage et persécutrice souvent, comme en témoignent les cohortes de suicidés du privé, du public, et le record mondial de consommation d’anxiolytiques et d’antidépresseurs français?</p>
<p>Et paradoxalement, j’adore travailler, inventer des solutions, imaginer des choses qui n’existent pas encore. Depuis cette année de CE2, où j’ai commencé à dessiner mes premiers fanzines, photocopiés en douce et vendus à l’école pour la somme de un franc, je n’ai plus jamais cessé et continuerai sans doute jusqu’à la maison de retraite! Peut-être aussi pour adoucir l’âpreté du monde du travail et soulager tous ceux qui le subissent.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: La Planète des sages, encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (Dargaud).<br />
</em></p>
<h2>Dominique Dyens &#8211; Écrivain</h2>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-693" title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/dyens.jpg" alt="" width="150" height="153" />Le travail, c’est la première forme de liberté que l’on acquiert dans la vie. C’est ce qui fait la différence entre l’enfant, l’adolescent et l’adulte. J’en ai pris conscience lors de ma première expérience professionnelle de caissière dans un supermarché. J’avais 16 ans à l’époque, et j’avais gagné 600 francs. Aujourd’hui encore, j’en ai conservé un grand respect pour les gens que je côtoie au quotidien, que ce soit dans un salon du livre ou dans un supermarché. J’ai ensuite travaillé comme salariée durant une quinzaine d’années avant de me consacrer à l’écriture. Lorsque l’on est auteur, on perd la notion du travail attaché à la rémunération. Bien sûr, les auteurs disposent de davantage de liberté dans l’aménagement de leur temps de travail que les salariés, mais la plupart ont une vraie discipline de travail. Un auteur doit accepter que le temps qu’il passe et la qualité de son travail n’aient rien à voir avec la rémunération qu’il perçoit. Il arrive très souvent que l’écriture d’un éditorial ou d’un article ne soit pas rémunérée, tout le monde considère que c’est à l’auteur de se débrouiller pour gagner sa vie. Il n’y a d’ailleurs, à la différence des intermittents du spectacle, ni protection sociale ni système de chômage pour les auteurs. La société considère ce métier comme une activité, non pas comme un travail.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: Intuitions (Éditions Héloïse d’Ormesson).<br />
</em></p>
<h2>Christophe Alévêque &#8211; Humoriste, chroniqueur</h2>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-693" title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/aleveque.jpg" alt="" width="150" height="153" />La crise financière nous a fait redécouvrir, à travers la fragilité des banques, la différence entre le réel et le virtuel, mettant en balance les milliards avec lesquels jouent les traders au regard des économies des particuliers. Entre les deux, il n’y a pas beaucoup de place pour la valeur du travail. Si j’ai choisi de me produire dans cette parodie de candidature à l’élection présidentielle, c’est pour lancer le débat sur des idées et pas sur de l’emballage.</p>
<p>En France, le faire savoir a pris le pas sur le savoir-faire. On a perdu le savoir-faire artisanal au profit d’un marketing omniprésent. Par exemple, dans mon métier, le travail de l’auteur est systématiquement sous-évalué. C’est un paradoxe puisqu’on sait que sans lui, on ne peut rien faire. C’est l’auteur qui crée, qui donne vie. Et pourtant, aujourd’hui, on vend une pièce, un livre, comme un produit. Avec un producteur, on parle de la pièce pendant quelques minutes seulement, ce qui compte, c’est sa présentation, le coût, la promotion, les affiches, les concepts commerciaux. Mais c’est aussi le cas dans tous les secteurs d’emploi. On invente n’importe quel produit de l’industrie agroalimentaire, des tuiles de poulet par exemple, et l’effort marketing est tel qu’elles vont se vendre. Mais comment un éleveur peut-il être fier de son travail? Il doit juste se contenter de pouvoir en vivre. Lorsqu’une entreprise marche bien, elle risque tout de même d’être délocalisée. Le travail est réduit à néant. Comment s’étonner ensuite que les gens soient découragés? Le nouveau slogan, c’est «Travailler plus pour dévaloriser plus».</p>
<p><em>Dernier ouvrage: Le nouveau petit Alévêque illustré (Hugo &amp; Cie). Tournée dans toute la France.<br />
</em></p>
<h2>Agnès Abécassis &#8211; Romancière, scénariste</h2>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-693" title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/abecassis.jpg" alt="" width="150" height="153" />Le travail c’est la liberté! Lycéenne, j’ai travaillé certains étés pour financer mon argent de poche. Je gagnais à l’époque, ce qui me semblait énorme, le SMIC. Ces expériences professionnelles m’ont permis de comprendre que, comme nous passons une bonne partie de notre vie à travailler, il est important de choisir un travail qui puisse contribuer à notre épanouissement personnel. Être heureux au travail permet de ne pas être trop malheureux dans sa vie. Je n’ai donc pas hésité à changer plusieurs fois diamétralement de voie professionnelle, jusqu’à ce que j’ai assez confiance en moi pour essayer de vivre du dessin et de l’écriture. Le déclic a été la naissance de ma première fille. J’ai eu le sentiment qu’il était de mon devoir de m’épanouir au travail. Je souhaitais également avoir la maîtrise de mon emploi du temps. J’ai travaillé comme rédactrice dans un magazine, puis comme auteur. L’écriture est un métier de saltimbanque, qui implique pas mal de précarité, la nécessité de se renouveler sans cesse, d’écrire beaucoup, de chercher des piges, mais je l’accepte parce que c’est le prix à payer pour pouvoir m’épanouir.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: Scènes de mon âge (Michel Lafon).<br />
</em></p>
<h2>Jean-François Derec &#8211; Humoriste</h2>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-693" title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/derec.jpg" alt="" width="150" height="153" />Si on entend par travail un truc un peu fastidieux, où l’on est ennuyé par les chefs, je n’ai alors quasiment jamais travaillé de ma vie, ou alors c’était il y a longtemps&#8230; J’ai toujours fui la routine. Mais même dans les métiers artistiques on peut se faire exploiter! Par exemple, lorsque j’ai commencé à me produire dans les cafés-théâtres, il y a quelques années, on jouait plus d’une heure devant le public et à la fin du spectacle, on faisait tourner un chapeau dans la salle pour récupérer quelques pièces. Les gens ne savaient sans doute pas que c’était l’unique rémunération de l’artiste et donnaient n’importe quoi, des boutons, des tickets de métro&#8230; On avait fini par trouver une astuce avec les autres artistes, nous passions avec un filet à papillon à très larges mailles, comme ça seuls les billets pouvaient rester. Aujourd’hui aussi il y a pas mal d’endroits où l’on exploite les artistes. Par exemple lors de festivals, à côté des représentations officielles, il y a beaucoup de comédiens qui pensent avoir l’occasion de se faire connaître un peu et qui jouent dans des conditions limite sordides.</p>
<p>Je crois d’ailleurs que les gens ont, dans leur grande majorité, conscience des difficultés de la vie des artistes. Mes parents me disaient déjà, lorsque j’ai commencé, que c’est un métier où il y a 90% de chômeurs! Aujourd’hui, on a même tendance à jumeler la définition de l’artiste avec la possibilité de profiter du chômage d’intermittent du spectacle. La seule carte professionnelle du comédien est cette carte de chômage d’intermittent. Dans mon prochain spectacle d’ailleurs, cette thématique du travail sera très présente, il y aura notamment un sketch sur Pôle emploi et ses ateliers pour retrouver un boulot.</p>
<p><em>Spectacle à l’affiche: Sketchs avec des noirs, sur les Grands Boulevards, dans une nouvelle salle située entre République et la porte Saint-Martin, avant une tour- née dans toute la France.<br />
</em></p>
<h2>Alexis Jenni &#8211; Professeur, écrivain</h2>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-693" title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/jenni.jpg" alt="" width="150" height="153" />Pour les élèves, le travail est une notion compliquée. Il ne s’agit pas seulement de leur faire comprendre qu’ils doivent travailler, mais plutôt qu’ils prennent conscience que c’est en travaillant que l’on apprend des choses qu’au départ on ne connaissait pas. Pour eux, on est doué ou pas. C’est comme ça. Le savoir est du même ordre qu’un jeu télévisé: on sait ou pas. Cela devient le rôle du professeur de leur faire comprendre ce cheminement de transformation au long de l’année. C’est probablement une caractéristique de l’adolescence, mais favorisée par l’air du temps: la durée n’est plus considérée. Tout le monde a l’impression qu’il faut tout avoir ou comprendre tout de suite. Pour ces mêmes élèves d’ailleurs, j’ai l’impression que la valeur du travail n’est pas claire non plus. La majorité d’entre eux veulent faire des écoles de commerce, sans savoir vraiment le métier qu’ils souhaitent exercer. Ils veulent brasser des sous pour en avoir. L’idée que l’on choisit de faire des études qui apportent un savoir et un diplôme pour exercer un métier leur semble totalement archaïque. C’est sans doute comme le fait d’écrire, les élèves n’imaginent pas que l’on puisse travailler un roman. Pour eux, un écrivain est quelqu’un qui s’assoit devant son ordinateur et qui écrit un texte à la suite, en faisant une ou des corrections de temps en temps.</p>
<p>Moi j’aime écrire, mais si j’étais auteur à plein temps je devrais faire plein de choses qui ne me plairaient pas forcément, je préfère donc continuer à être professeur. Je changerai peut-être d’avis avec le temps, mais pour le moment, ce métier qui me plaît me maintient dans la réalité, moi qui ai plutôt tendance à partir dans les rêves. Le travail d’écriture est très autocentré, celui de prof est très social, ensuite il y a des passerelles de l’un à l’autre, devoir parler de façon très claire et très concise en classe m’a certainement aidé dans ma façon d’écrire.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: L’Art français de la guerre (Gallimard, prix Goncourt 2011).</em></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.revueforum.fr/2012/01/bruno-solo-comedien/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Jean d’Ormesson</title>
		<link>http://www.revueforum.fr/2012/01/jean-d%e2%80%99ormesson/</link>
		<comments>http://www.revueforum.fr/2012/01/jean-d%e2%80%99ormesson/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 25 Jan 2012 16:56:08 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Forum]]></category>
		<category><![CDATA[Travail d'artiste]]></category>
		<category><![CDATA[artiste]]></category>
		<category><![CDATA[comédien]]></category>
		<category><![CDATA[journaliste]]></category>
		<category><![CDATA[romancier]]></category>
		<category><![CDATA[Travail]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.revueforum.fr/?p=722</guid>
		<description><![CDATA[Jean d’Ormesson &#8211; Journaliste, romancier
J’ai été élevé dans le culte du travail, enfant on m’a toujours seriné qu’il fallait travailler. Le talent est extrêmement douteux. Le génie, c’est très rare. Je suis d’accord que les ...]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h2>Jean d’Ormesson &#8211; Journaliste, romancier</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/dormesson.jpg" alt="" width="150" height="153" />J’ai été élevé dans le culte du travail, enfant on m’a toujours seriné qu’il fallait travailler. Le talent est extrêmement douteux. Le génie, c’est très rare. Je suis d’accord que les deux composantes existent, mais elles ne sont pas suffisantes. Il n’y a que le travail qui puisse apporter une satis- faction quelconque dans quelque domaine que ce soit. Même en littérature, c’est une erreur de penser qu’il suffit d’avoir de la chance ou du talent. Je n’ai pas d’autres conseils à donner à ceux qui me demandent comment débuter dans le journalisme ou en tant qu’auteur. On ne réussit pas une carrière sur un coup de chance. Les écrivains que l’on lit encore aujourd’hui étaient tous des travailleurs acharnés.</p>
<p>Le véritable problème du travail, c’est qu’il existe des travaux beaucoup plus pénibles que d’autres. C’est une des grandes injustices du monde. Il est tout de même plus agréable d’être journaliste ou écrivain, de travailler dans un bureau que d’être mineur de fond ou chauffeur de taxi.</p>
<p>Le travail le plus pénible est le moins spécialisé et donc le moins rémunéré. On a pensé un moment sortir de cette situation avec l’automatisation du travail. Mais finalement, cela a créé du chômage. Aujourd’hui, personne n’est parvenu à juguler cette spirale infernale. Il y a tout de même eu des progrès si l’on se souvient qu’à une époque, pas si lointaine, l’esclavage était répandu partout sur la planète. C’est finale- ment le socialisme et le christianisme qui sont parvenus à l’endiguer. Mais la reconnaissance du travail comme valeur universelle est une question que l’on n’a pas fini de débattre!</p>
<p><em>Dernier ouvrage: La Conversation (Éditions Héloïse d’Ormesson).<br />
</em></p>
<h2>Julie Pietri &#8211; chanteuse</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/pietri.jpg" alt="" width="150" height="153" />J’ai commencé à passer des auditions pour chanter sans en informer mes parents. Je suis rentrée dans La bande à Basile, puis j’ai fait la première partie d’Adamo. En parallèle, je révisais mes examens et j’écrivais mon mémoire d’orthophoniste, sans quoi mon père m’aurait coupé les vivres! Rapidement j’ai réussi à voler de mes propres ailes et j’ai choisi d’être artiste à plein temps. J’avais envie d’échapper à la routine, je ne pouvais pas imaginer être enfermée dans un bureau toute la journée. Je suis une privilégiée, je vis d’un métier que j’adore, la musique. Il faut accepter les inconvénients de ce métier, parfois précaire, parfois éreintant, parce que tout le monde n’a pas la chance de partir au travail le cœur tranquille et le sourire aux lèvres.</p>
<p>Cependant, j’ai observé que le monde artistique n’est que le reflet de la société et du monde du travail en ce qui concerne le machisme ambiant. Tout est plus difficile lorsque l’on est une femme. Être une chanteuse, c’est un combat, nous gagnons souvent moins que les hommes, notamment lors des concerts. Le jeunisme ambiant vous donne l’impression que lorsque vous avez 50 ans vous n’êtes plus bonne à rien, alors que votre spectacle est de plus en plus achevé! Je n’ai pas écrit Ève lève-toi pour rien! Et malheureusement, les artistes n’ont pas l’habitude de mener d’action commune, chacun, chacune se défend seul.</p>
<p><em>Tournée actuelle: Âge tendre et tête de bois, dans toute la France, avec l’orchestre symphonique de Budapest.<br />
</em></p>
<h2>JUL &#8211; Auteur, dessinateur</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/jul.jpg" alt="" width="150" height="153" />Le travail: difficile de trouver quelque chose de plus ambigu&#8230; C’est l’objet de la plus grande entourloupe dont on est victime durant l’enfance. Est- ce par souci de préserver une supposée innocence, par négligence, ou tout bonnement parce que c’est tellement atroce que l’on ne trouve pas les mots justes: personne ne semble disposé à avertir les enfants de l’horreur que représente le monde du travail. Je ne parle pas du «travail» en tant que tel, que ce soit une tâche à accomplir ou une valeur en soi. Je parle du dispositif humain généralement mis en place autour du fait de travailler: hiérarchie, concurrence, promiscuité, collaboration passant par tous les renoncements, toutes les mesquineries. Comme si le monde du travail impliquait chez chacun d’entre nous le développement de nos pires défauts. C’est toute la noirceur et la nullité humaine qui a le champ libre entre ces quatre murs.</p>
<p>Qui n’a pas expérimenté cette violence, quotidienne et sournoise dans le meilleur des cas, sauvage et persécutrice souvent, comme en témoignent les cohortes de suicidés du privé, du public, et le record mondial de consommation d’anxiolytiques et d’antidépresseurs français?</p>
<p>Et paradoxalement, j’adore travailler, inventer des solutions, imaginer des choses qui n’existent pas encore. Depuis cette année de CE2, où j’ai commencé à dessiner mes premiers fanzines, photocopiés en douce et vendus à l’école pour la somme de un franc, je n’ai plus jamais cessé et continuerai sans doute jusqu’à la maison de retraite! Peut-être aussi pour adoucir l’âpreté du monde du travail et soulager tous ceux qui le subissent.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: La Planète des sages, encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (Dargaud).<br />
</em></p>
<h2>Dominique Dyens &#8211; Écrivain</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/dyens.jpg" alt="" width="150" height="153" />Le travail, c’est la première forme de liberté que l’on acquiert dans la vie. C’est ce qui fait la différence entre l’enfant, l’adolescent et l’adulte. J’en ai pris conscience lors de ma première expérience professionnelle de caissière dans un supermarché. J’avais 16 ans à l’époque, et j’avais gagné 600 francs. Aujourd’hui encore, j’en ai conservé un grand respect pour les gens que je côtoie au quotidien, que ce soit dans un salon du livre ou dans un supermarché. J’ai ensuite travaillé comme salariée durant une quinzaine d’années avant de me consacrer à l’écriture. Lorsque l’on est auteur, on perd la notion du travail attaché à la rémunération. Bien sûr, les auteurs disposent de davantage de liberté dans l’aménage- ment de leur temps de travail que les salariés, mais la plupart ont une vraie discipline de travail. Un auteur doit accepter que le temps qu’il passe et la qualité de son travail n’aient rien à voir avec la rémunération qu’il perçoit. Il arrive très souvent que l’écriture d’un éditorial ou d’un article ne soit pas rémunérée, tout le monde considère que c’est à l’auteur de se débrouiller pour gagner sa vie. Il n’y a d’ailleurs, à la différence des intermittents du spectacle, ni protection sociale ni système de chômage pour les auteurs. La société considère ce métier comme une activité, non pas comme un travail.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: Intuitions (Éditions Héloïse d’Ormesson).<br />
</em></p>
<h2>Christophe Alévêque &#8211; Humoriste, chroniqueur</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/aleveque.jpg" alt="" width="150" height="153" />￼￼La crise financière nous a fait redécouvrir, à travers la fragilité des banques, la différence entre le réel et le virtuel, mettant en balance les milliards avec lesquels jouent les traders au regard des économies des particuliers. Entre les deux, il n’y a pas beaucoup de place pour la valeur du travail. Si j’ai choisi de me produire dans cette parodie de candidature à l’élection présidentielle, c’est pour lancer le débat sur des idées et pas sur de l’emballage.</p>
<p>En France, le faire savoir a pris le pas sur le savoir-faire. On a perdu le savoir-faire artisanal au profit d’un marketing omniprésent. Par exemple, dans mon métier, le travail de l’auteur est systématiquement sous-évalué. C’est un paradoxe puisqu’on sait que sans lui, on ne peut rien faire. C’est l’auteur qui crée, qui donne vie. Et pourtant, aujourd’hui, on vend une pièce, un livre, comme un produit. Avec un producteur, on parle de la pièce pendant quelques minutes seulement, ce qui compte, c’est sa présentation, le coût, la promotion, les affiches, les concepts commerciaux. Mais c’est aussi le cas dans tous les secteurs d’emploi. On in- vente n’importe quel produit de l’industrie agroalimentaire, des tuiles de poulet par exemple, et l’effort marketing est tel qu’elles vont se vendre. Mais comment un éleveur peut-il être fier de son travail? Il doit juste se contenter de pouvoir en vivre. Lorsqu’une entreprise marche bien, elle risque tout de même d’être délocalisée. Le travail est réduit à néant. Comment s’étonner ensuite que les gens soient découragés? Le nouveau slogan, c’est «Travailler plus pour dévaloriser plus».</p>
<p><em>Dernier ouvrage: Le nouveau petit Alévêque illustré (Hugo &amp; Cie). Tournée dans toute la France.<br />
</em></p>
<h2>￼￼￼￼￼￼Agnès Abécassis &#8211; Romancière, scénariste</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/abecassis.jpg" alt="" width="150" height="153" />Le travail c’est la liberté! Lycéenne, j’ai travaillé certains étés pour financer mon argent de poche. Je gagnais à l’époque, ce qui me semblait énorme, le SMIC. Ces expériences professionnelles m’ont permis de comprendre que, comme nous passons une bonne partie de notre vie à travailler, il est important de choisir un travail qui puisse contribuer à notre épanouissement personnel. Être heureux au travail permet de ne pas être trop malheureux dans sa vie. Je n’ai donc pas hésité à changer plusieurs fois diamétralement de voie professionnelle, jusqu’à ce que j’ai assez confiance en moi pour essayer de vivre du dessin et de l’écriture. Le déclic a été la naissance de ma première fille. J’ai eu le sentiment qu’il était de mon devoir de m’épanouir au travail. Je souhaitais également avoir la maîtrise de mon emploi du temps. J’ai travaillé comme rédactrice dans un magazine, puis comme auteur. L’écriture est un métier de saltimbanque, qui implique pas mal de précarité, la nécessité de se renouveler sans cesse, d’écrire beaucoup, de chercher des piges, mais je l’accepte parce que c’est le prix à payer pour pouvoir m’épanouir.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: Scènes de mon âge (Michel Lafon).<br />
</em></p>
<h2>Jean-François Derec &#8211; Humoriste</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/derec.jpg" alt="" width="150" height="153" />Si on entend par travail un truc un peu fastidieux, où l’on est ennuyé par les chefs, je n’ai alors quasiment jamais travaillé de ma vie, ou alors c’était il y a longtemps&#8230; J’ai toujours fui la routine. Mais même dans les métiers artistiques on peut se faire exploiter! Par exemple, lorsque j’ai commencé à me produire dans les cafés-théâtres, il y a quelques années, on jouait plus d’une heure devant le public et à la fin du spectacle, on faisait tourner un chapeau dans la salle pour récupérer quelques pièces. Les gens ne savaient sans doute pas que c’était l’unique rémunération de l’artiste et donnaient n’importe quoi, des boutons, des tickets de métro&#8230; On avait fini par trouver une astuce avec les autres artistes, nous passions avec un filet à papillon à très larges mailles, comme ça seuls les billets pouvaient rester. Aujourd’hui aussi il y a pas mal d’endroits où l’on exploite les artistes. Par exemple lors de festivals, à côté des représentations officielles, il y a beaucoup de comédiens qui pensent avoir l’occasion de se faire connaître un peu et qui jouent dans des conditions limite sordides.</p>
<p>Je crois d’ailleurs que les gens ont, dans leur grande majorité, conscience des difficultés de la vie des artistes. Mes parents me disaient déjà, lorsque j’ai commencé, que c’est un métier où il y a 90% de chômeurs! Aujourd’hui, on a même tendance à jumeler la définition de l’artiste avec la possibilité de profiter du chômage d’intermittent du spectacle. La seule carte professionnelle du comédien est cette carte de chômage d’intermittent. Dans mon prochain spectacle d’ailleurs, cette thématique du travail sera très présente, il y aura notamment un sketch sur Pôle emploi et ses ateliers pour retrouver un boulot.</p>
<p><em>Spectacle à l’affiche: Sketchs avec des noirs, sur les Grands Boulevards, dans une nouvelle salle située entre République et la porte Saint-Martin, avant une tour- née dans toute la France.<br />
</em></p>
<h2>Alexis Jenni &#8211; Professeur, écrivain</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/jenni.jpg" alt="" width="150" height="153" />Pour les élèves, le travail est une notion compliquée. Il ne s’agit pas seule- ment de leur faire comprendre qu’ils doivent travailler, mais plutôt qu’ils prennent conscience que c’est en travaillant que l’on apprend des choses qu’au départ on ne connaissait pas. Pour eux, on est doué ou pas. C’est comme ça. Le savoir est du même ordre qu’un jeu télévisé: on sait ou pas. Cela devient le rôle du professeur de leur faire comprendre ce chemine- ment de transformation au long de l’année. C’est probablement une caractéristique de l’adolescence, mais favorisée par l’air du temps: la durée n’est plus considérée.Tout le monde a l’impression qu’il faut tout avoir ou comprendre tout de suite. Pour ces mêmes élèves d’ailleurs, j’ai l’im- pression que la valeur du travail n’est pas claire non plus. La majorité d’en- tre eux veulent faire des écoles de commerce, sans savoir vraiment le métier qu’ils souhaitent exercer. Ils veulent brasser des sous pour en avoir. L’idée que l’on choisit de faire des études qui apportent un savoir et un diplôme pour exercer un métier leur semble totalement archaïque. C’est sans doute comme le fait d’écrire, les élèves n’imaginent pas que l’on puisse travailler un roman. Pour eux, un écrivain est quelqu’un qui s’assoit devant son ordinateur et qui écrit un texte à la suite, en faisant une ou des corrections de temps en temps.</p>
<p>Moi j’aime écrire, mais si j’étais auteur à plein temps je devrais faire plein de choses qui ne me plairaient pas forcément, je préfère donc continuer à être professeur. Je changerai peut-être d’avis avec le temps, mais pour le moment, ce métier qui me plaît me maintient dans la réalité, moi qui ai plu- tôt tendance à partir dans les rêves. Le travail d’écriture est très auto- centré, celui de prof est très social, ensuite il y a des passerelles de l’un à l’autre, devoir parler de façon très claire et très concise en classe m’a certainement aidé dans ma façon d’écrire.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: L’Art français de la guerre (Gallimard, prix Goncourt 2011).</em></p>
<h2>Bruno Solo &#8211; Comédien</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/solo.jpg" alt="" width="150" height="153" />Lorsque l’on me demandait, quand j’ai commencé ma carrière, pourquoi j’étais devenu comédien, je répondais en riant: «Ce sont mes parents qui m’ont obligé.» Moi, je voulais être expert-comptable. J’ai eu la chance d’avoir des parents assez ouverts pour m’encourager à faire ce dont je rêvais enfant! Comédien n’est pas un métier comme un autre. Le terme employé pour «travailler» est «jouer».</p>
<p>Le travail est un thème extrêmement important, philosophique. À cet égard, Caméra café est une série plus grave que l’image de gigantesque farce qu’on lui a donnée. En la créant, moi qui suis très à gauche, je voulais faire passer quelques messages, notamment avec mon personnage de syndicaliste désabusé. L’absence d’un syndicat fort dans une entre- prise est souvent l’occasion d’innombrables dérives. AvecYvan Le Bol- loch, nous voulions également évoquer la façon dont les femmes sont maltraitées dans l’entreprise, le harcèlement moral, la dérive d’un VRP perdu et alcoolique.</p>
<p>Il faut toujours garder à l’esprit que le travail doit être un accomplisse- ment, même s’il doit également permettre de faire fonctionner une société. Les trente-cinq heures étaient une chance pour les gens de pouvoir se cultiver, de passer un peu plus de temps avec leur famille, d’aller au théâtre, de faire des choses pour eux, plutôt que de travailler au profit de la croissance ou de la consommation. Cela m’inquiète de les voir tant décriées. Il faut se méfier des slogans tout faits, des «travailler plus pour gagner plus». Le travail devrait seulement permettre de vivre mieux!</p>
<p><em>Spectacle à l’affiche: L’Ouest solitaire,Théâtre Marigny.</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<h2>Sophie Fontanel &#8211; Écrivain</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/fontaine.jpg" alt="" width="150" height="153" />J’ai commencé par faire un peu de baby-sitting, puis, alors que j’étais en core adolescente, j’ai été vendeuse dans un magasin de vêtements pour enfants. Je me souviens de la joie que j’avais de gagner un peu d’argent, même si j’avais bien conscience d’être privilégiée. Comme je vivais encore chez mes parents, je pouvais utiliser le montant de cette paye uniquement pour mon plaisir et mes loisirs. J’ai réalisé en revanche que c’était bien plus difficile pour ceux ou celles dont c’était le métier. Ils devaient supporter des clients pas toujours très polis –la plupart ne disent ni bonjour ni au revoir, d’autres vérifient leur monnaie très attentivement, comme s’il y avait une raison de se méfier de vous. Et en plus de ces conditions de travail pas très drôles, une fois que le loyer et les factures sont payés, le montant du salaire ne laisse pas l’opportunité d’avoir beaucoup de loisirs. J’en ai gardé une immense empathie pour tous les caissiers ou vendeurs que je peux croiser, moi qui ai la chance de faire un travail que j’aime et que je ferais même sans être payée. Cette expérience a sans doute joué dans mon envie de ne pas subir l’absurdité et la contrainte du salariat. Aujourd’hui je travaille tout le temps, parfois du matin au soir, pendant les week-ends et les vacances, mais la différence c’est que j’organise mon temps comme je le souhaite.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: L’Envie (Robert Laffont).<br />
</em></p>
<h2>Arnaud Friedmann &#8211; Romancier</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/friedman.jpg" alt="" width="150" height="153" />J’ai une expérience professionnelle en management, exclusivement dans le public et le parapublic, et je suis auteur. Je ne pourrais pas être exclusivement auteur. Ce sont les contacts humains qui me manqueraient le plus. Le travail est pour moi un partage, une ouverture vers les autres. J’ai envie d’une confrontation, d’échanges avec une équipe. Ce qui m’ennuie c’est qu’il y a, au fil du temps, de plus en plus de procédures qui viennent normer le travail et qui égratignent un peu cette valeur humaine qui me plaît dans le travail. C’est notamment le cas sur les objectifs, où l’on privilégie des valeurs abstraites (l’obsession des résultats chiffrés, des statistiques) à ces relations. Cela peut même parfois être contre-productif à l’essentiel de ce pourquoi on travaille. Lorsque je travaillais à l’ANPE, mon objectif était d’aider le public à trouver un emploi et l’entreprise à trouver un salarié. Il faut réussir à conserver cet intérêt et ne pas se sentir simplement tributaire de statistiques. Il est nécessaire de pouvoir se demander quelle est l’utilité et com- ment faire son travail, plutôt que de se questionner sur la façon dont on va devoir en rendre compte.</p>
<p>Dernier ouvrage: Jeanne en juillet (Éditions de la Boucle).</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.revueforum.fr/2012/01/jean-d%e2%80%99ormesson/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Christophe Alévêque &#8211; Humoriste, chroniqueur</title>
		<link>http://www.revueforum.fr/2012/01/christophe-aleveque-humoriste-chroniqueur/</link>
		<comments>http://www.revueforum.fr/2012/01/christophe-aleveque-humoriste-chroniqueur/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 25 Jan 2012 16:55:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Travail d'artiste]]></category>
		<category><![CDATA[artiste]]></category>
		<category><![CDATA[comédien]]></category>
		<category><![CDATA[journaliste]]></category>
		<category><![CDATA[romancier]]></category>
		<category><![CDATA[Travail]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.revueforum.fr/?p=734</guid>
		<description><![CDATA[En France, le faire savoir a pris le pas sur le savoir-faire. On a perdu le savoir-faire artisanal au profit d’un marketing omniprésent. ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h2>Christophe Alévêque &#8211; Humoriste, chroniqueur</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/aleveque.jpg" alt="" width="150" height="153" />￼￼La crise financière nous a fait redécouvrir, à travers la fragilité des banques, la différence entre le réel et le virtuel, mettant en balance les milliards avec lesquels jouent les traders au regard des économies des particuliers. Entre les deux, il n’y a pas beaucoup de place pour la valeur du travail. Si j’ai choisi de me produire dans cette parodie de candidature à l’élection présidentielle, c’est pour lancer le débat sur des idées et pas sur de l’emballage.</p>
<p>En France, le faire savoir a pris le pas sur le savoir-faire. On a perdu le savoir-faire artisanal au profit d’un marketing omniprésent. Par exemple, dans mon métier, le travail de l’auteur est systématiquement sous-évalué. C’est un paradoxe puisqu’on sait que sans lui, on ne peut rien faire. C’est l’auteur qui crée, qui donne vie. Et pourtant, aujourd’hui, on vend une pièce, un livre, comme un produit. Avec un producteur, on parle de la pièce pendant quelques minutes seulement, ce qui compte, c’est sa présentation, le coût, la promotion, les affiches, les concepts commerciaux. Mais c’est aussi le cas dans tous les secteurs d’emploi. On in- vente n’importe quel produit de l’industrie agroalimentaire, des tuiles de poulet par exemple, et l’effort marketing est tel qu’elles vont se vendre. Mais comment un éleveur peut-il être fier de son travail? Il doit juste se contenter de pouvoir en vivre. Lorsqu’une entreprise marche bien, elle risque tout de même d’être délocalisée. Le travail est réduit à néant. Comment s’étonner ensuite que les gens soient découragés? Le nouveau slogan, c’est «Travailler plus pour dévaloriser plus».</p>
<p><em>Dernier ouvrage: Le nouveau petit Alévêque illustré (Hugo &amp; Cie). Tournée dans toute la France.</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<h2>Sophie Fontanel &#8211; Écrivain</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/fontaine.jpg" alt="" width="150" height="153" />J’ai commencé par faire un peu de baby-sitting, puis, alors que j’étais en core adolescente, j’ai été vendeuse dans un magasin de vêtements pour enfants. Je me souviens de la joie que j’avais de gagner un peu d’argent, même si j’avais bien conscience d’être privilégiée. Comme je vivais encore chez mes parents, je pouvais utiliser le montant de cette paye uniquement pour mon plaisir et mes loisirs. J’ai réalisé en revanche que c’était bien plus difficile pour ceux ou celles dont c’était le métier. Ils devaient supporter des clients pas toujours très polis –la plupart ne disent ni bonjour ni au revoir, d’autres vérifient leur monnaie très attentivement, comme s’il y avait une raison de se méfier de vous. Et en plus de ces conditions de travail pas très drôles, une fois que le loyer et les factures sont payés, le montant du salaire ne laisse pas l’opportunité d’avoir beaucoup de loisirs. J’en ai gardé une immense empathie pour tous les caissiers ou vendeurs que je peux croiser, moi qui ai la chance de faire un travail que j’aime et que je ferais même sans être payée. Cette expérience a sans doute joué dans mon envie de ne pas subir l’absurdité et la contrainte du salariat. Aujourd’hui je travaille tout le temps, parfois du matin au soir, pendant les week-ends et les vacances, mais la différence c’est que j’organise mon temps comme je le souhaite.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: L’Envie (Robert Laffont).<br />
</em></p>
<h2>Arnaud Friedmann &#8211; Romancier</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/friedman.jpg" alt="" width="150" height="153" />J’ai une expérience professionnelle en management, exclusivement dans le public et le parapublic, et je suis auteur. Je ne pourrais pas être exclusivement auteur. Ce sont les contacts humains qui me manqueraient le plus. Le travail est pour moi un partage, une ouverture vers les autres. J’ai envie d’une confrontation, d’échanges avec une équipe. Ce qui m’ennuie c’est qu’il y a, au fil du temps, de plus en plus de procédures qui viennent normer le travail et qui égratignent un peu cette valeur humaine qui me plaît dans le travail. C’est notamment le cas sur les objectifs, où l’on privilégie des valeurs abstraites (l’obsession des résultats chiffrés, des statistiques) à ces relations. Cela peut même parfois être contre-productif à l’essentiel de ce pourquoi on travaille. Lorsque je travaillais à l’ANPE, mon objectif était d’aider le public à trouver un emploi et l’entreprise à trouver un salarié. Il faut réussir à conserver cet intérêt et ne pas se sentir simplement tributaire de statistiques. Il est nécessaire de pouvoir se demander quelle est l’utilité et com- ment faire son travail, plutôt que de se questionner sur la façon dont on va devoir en rendre compte.</p>
<p>Dernier ouvrage: Jeanne en juillet (Éditions de la Boucle).</p>
<h2>Jean d’Ormesson &#8211; Journaliste, romancier</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/dormesson.jpg" alt="" width="150" height="153" />J’ai été élevé dans le culte du travail, enfant on m’a toujours seriné qu’il fallait travailler. Le talent est extrêmement douteux. Le génie, c’est très rare. Je suis d’accord que les deux composantes existent, mais elles ne sont pas suffisantes. Il n’y a que le travail qui puisse apporter une satis- faction quelconque dans quelque domaine que ce soit. Même en littérature, c’est une erreur de penser qu’il suffit d’avoir de la chance ou du talent. Je n’ai pas d’autres conseils à donner à ceux qui me demandent comment débuter dans le journalisme ou en tant qu’auteur. On ne réussit pas une carrière sur un coup de chance. Les écrivains que l’on lit encore aujourd’hui étaient tous des travailleurs acharnés.</p>
<p>Le véritable problème du travail, c’est qu’il existe des travaux beaucoup plus pénibles que d’autres. C’est une des grandes injustices du monde. Il est tout de même plus agréable d’être journaliste ou écrivain, de travailler dans un bureau que d’être mineur de fond ou chauffeur de taxi.</p>
<p>Le travail le plus pénible est le moins spécialisé et donc le moins rémunéré. On a pensé un moment sortir de cette situation avec l’automatisation du travail. Mais finalement, cela a créé du chômage. Aujourd’hui, personne n’est parvenu à juguler cette spirale infernale. Il y a tout de même eu des progrès si l’on se souvient qu’à une époque, pas si lointaine, l’esclavage était répandu partout sur la planète. C’est finale- ment le socialisme et le christianisme qui sont parvenus à l’endiguer. Mais la reconnaissance du travail comme valeur universelle est une question que l’on n’a pas fini de débattre!</p>
<p><em>Dernier ouvrage: La Conversation (Éditions Héloïse d’Ormesson).<br />
</em></p>
<h2>Julie Pietri &#8211; chanteuse</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/pietri.jpg" alt="" width="150" height="153" />J’ai commencé à passer des auditions pour chanter sans en informer mes parents. Je suis rentrée dans La bande à Basile, puis j’ai fait la première partie d’Adamo. En parallèle, je révisais mes examens et j’écrivais mon mémoire d’orthophoniste, sans quoi mon père m’aurait coupé les vivres! Rapidement j’ai réussi à voler de mes propres ailes et j’ai choisi d’être artiste à plein temps. J’avais envie d’échapper à la routine, je ne pouvais pas imaginer être enfermée dans un bureau toute la journée. Je suis une privilégiée, je vis d’un métier que j’adore, la musique. Il faut accepter les inconvénients de ce métier, parfois précaire, parfois éreintant, parce que tout le monde n’a pas la chance de partir au travail le cœur tranquille et le sourire aux lèvres.</p>
<p>Cependant, j’ai observé que le monde artistique n’est que le reflet de la société et du monde du travail en ce qui concerne le machisme ambiant. Tout est plus difficile lorsque l’on est une femme. Être une chanteuse, c’est un combat, nous gagnons souvent moins que les hommes, notamment lors des concerts. Le jeunisme ambiant vous donne l’impression que lorsque vous avez 50 ans vous n’êtes plus bonne à rien, alors que votre spectacle est de plus en plus achevé! Je n’ai pas écrit Ève lève-toi pour rien! Et malheureusement, les artistes n’ont pas l’habitude de mener d’action commune, chacun, chacune se défend seul.</p>
<p><em>Tournée actuelle: Âge tendre et tête de bois, dans toute la France, avec l’orchestre symphonique de Budapest.<br />
</em></p>
<h2>JUL &#8211; Auteur, dessinateur</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/jul.jpg" alt="" width="150" height="153" />Le travail: difficile de trouver quelque chose de plus ambigu&#8230; C’est l’objet de la plus grande entourloupe dont on est victime durant l’enfance. Est- ce par souci de préserver une supposée innocence, par négligence, ou tout bonnement parce que c’est tellement atroce que l’on ne trouve pas les mots justes: personne ne semble disposé à avertir les enfants de l’horreur que représente le monde du travail. Je ne parle pas du «travail» en tant que tel, que ce soit une tâche à accomplir ou une valeur en soi. Je parle du dispositif humain généralement mis en place autour du fait de travailler: hiérarchie, concurrence, promiscuité, collaboration passant par tous les renoncements, toutes les mesquineries. Comme si le monde du travail impliquait chez chacun d’entre nous le développement de nos pires défauts. C’est toute la noirceur et la nullité humaine qui a le champ libre entre ces quatre murs.</p>
<p>Qui n’a pas expérimenté cette violence, quotidienne et sournoise dans le meilleur des cas, sauvage et persécutrice souvent, comme en témoignent les cohortes de suicidés du privé, du public, et le record mondial de consommation d’anxiolytiques et d’antidépresseurs français?</p>
<p>Et paradoxalement, j’adore travailler, inventer des solutions, imaginer des choses qui n’existent pas encore. Depuis cette année de CE2, où j’ai commencé à dessiner mes premiers fanzines, photocopiés en douce et vendus à l’école pour la somme de un franc, je n’ai plus jamais cessé et continuerai sans doute jusqu’à la maison de retraite! Peut-être aussi pour adoucir l’âpreté du monde du travail et soulager tous ceux qui le subissent.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: La Planète des sages, encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (Dargaud).<br />
</em></p>
<h2>Dominique Dyens &#8211; Écrivain</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/dyens.jpg" alt="" width="150" height="153" />Le travail, c’est la première forme de liberté que l’on acquiert dans la vie. C’est ce qui fait la différence entre l’enfant, l’adolescent et l’adulte. J’en ai pris conscience lors de ma première expérience professionnelle de caissière dans un supermarché. J’avais 16 ans à l’époque, et j’avais gagné 600 francs. Aujourd’hui encore, j’en ai conservé un grand respect pour les gens que je côtoie au quotidien, que ce soit dans un salon du livre ou dans un supermarché. J’ai ensuite travaillé comme salariée durant une quinzaine d’années avant de me consacrer à l’écriture. Lorsque l’on est auteur, on perd la notion du travail attaché à la rémunération. Bien sûr, les auteurs disposent de davantage de liberté dans l’aménage- ment de leur temps de travail que les salariés, mais la plupart ont une vraie discipline de travail. Un auteur doit accepter que le temps qu’il passe et la qualité de son travail n’aient rien à voir avec la rémunération qu’il perçoit. Il arrive très souvent que l’écriture d’un éditorial ou d’un article ne soit pas rémunérée, tout le monde considère que c’est à l’auteur de se débrouiller pour gagner sa vie. Il n’y a d’ailleurs, à la différence des intermittents du spectacle, ni protection sociale ni système de chômage pour les auteurs. La société considère ce métier comme une activité, non pas comme un travail.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: Intuitions (Éditions Héloïse d’Ormesson).<br />
</em></p>
<h2></h2>
<h2>￼￼￼￼￼￼Agnès Abécassis &#8211; Romancière, scénariste</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/abecassis.jpg" alt="" width="150" height="153" />Le travail c’est la liberté! Lycéenne, j’ai travaillé certains étés pour financer mon argent de poche. Je gagnais à l’époque, ce qui me semblait énorme, le SMIC. Ces expériences professionnelles m’ont permis de comprendre que, comme nous passons une bonne partie de notre vie à travailler, il est important de choisir un travail qui puisse contribuer à notre épanouissement personnel. Être heureux au travail permet de ne pas être trop malheureux dans sa vie. Je n’ai donc pas hésité à changer plusieurs fois diamétralement de voie professionnelle, jusqu’à ce que j’ai assez confiance en moi pour essayer de vivre du dessin et de l’écriture. Le déclic a été la naissance de ma première fille. J’ai eu le sentiment qu’il était de mon devoir de m’épanouir au travail. Je souhaitais également avoir la maîtrise de mon emploi du temps. J’ai travaillé comme rédactrice dans un magazine, puis comme auteur. L’écriture est un métier de saltimbanque, qui implique pas mal de précarité, la nécessité de se renouveler sans cesse, d’écrire beaucoup, de chercher des piges, mais je l’accepte parce que c’est le prix à payer pour pouvoir m’épanouir.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: Scènes de mon âge (Michel Lafon).<br />
</em></p>
<h2>Jean-François Derec &#8211; Humoriste</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/derec.jpg" alt="" width="150" height="153" />Si on entend par travail un truc un peu fastidieux, où l’on est ennuyé par les chefs, je n’ai alors quasiment jamais travaillé de ma vie, ou alors c’était il y a longtemps&#8230; J’ai toujours fui la routine. Mais même dans les métiers artistiques on peut se faire exploiter! Par exemple, lorsque j’ai commencé à me produire dans les cafés-théâtres, il y a quelques années, on jouait plus d’une heure devant le public et à la fin du spectacle, on faisait tourner un chapeau dans la salle pour récupérer quelques pièces. Les gens ne savaient sans doute pas que c’était l’unique rémunération de l’artiste et donnaient n’importe quoi, des boutons, des tickets de métro&#8230; On avait fini par trouver une astuce avec les autres artistes, nous passions avec un filet à papillon à très larges mailles, comme ça seuls les billets pouvaient rester. Aujourd’hui aussi il y a pas mal d’endroits où l’on exploite les artistes. Par exemple lors de festivals, à côté des représentations officielles, il y a beaucoup de comédiens qui pensent avoir l’occasion de se faire connaître un peu et qui jouent dans des conditions limite sordides.</p>
<p>Je crois d’ailleurs que les gens ont, dans leur grande majorité, conscience des difficultés de la vie des artistes. Mes parents me disaient déjà, lorsque j’ai commencé, que c’est un métier où il y a 90% de chômeurs! Aujourd’hui, on a même tendance à jumeler la définition de l’artiste avec la possibilité de profiter du chômage d’intermittent du spectacle. La seule carte professionnelle du comédien est cette carte de chômage d’intermittent. Dans mon prochain spectacle d’ailleurs, cette thématique du travail sera très présente, il y aura notamment un sketch sur Pôle emploi et ses ateliers pour retrouver un boulot.</p>
<p><em>Spectacle à l’affiche: Sketchs avec des noirs, sur les Grands Boulevards, dans une nouvelle salle située entre République et la porte Saint-Martin, avant une tour- née dans toute la France.<br />
</em></p>
<h2>Alexis Jenni &#8211; Professeur, écrivain</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/jenni.jpg" alt="" width="150" height="153" />Pour les élèves, le travail est une notion compliquée. Il ne s’agit pas seule- ment de leur faire comprendre qu’ils doivent travailler, mais plutôt qu’ils prennent conscience que c’est en travaillant que l’on apprend des choses qu’au départ on ne connaissait pas. Pour eux, on est doué ou pas. C’est comme ça. Le savoir est du même ordre qu’un jeu télévisé: on sait ou pas. Cela devient le rôle du professeur de leur faire comprendre ce chemine- ment de transformation au long de l’année. C’est probablement une caractéristique de l’adolescence, mais favorisée par l’air du temps: la durée n’est plus considérée.Tout le monde a l’impression qu’il faut tout avoir ou comprendre tout de suite. Pour ces mêmes élèves d’ailleurs, j’ai l’im- pression que la valeur du travail n’est pas claire non plus. La majorité d’en- tre eux veulent faire des écoles de commerce, sans savoir vraiment le métier qu’ils souhaitent exercer. Ils veulent brasser des sous pour en avoir. L’idée que l’on choisit de faire des études qui apportent un savoir et un diplôme pour exercer un métier leur semble totalement archaïque. C’est sans doute comme le fait d’écrire, les élèves n’imaginent pas que l’on puisse travailler un roman. Pour eux, un écrivain est quelqu’un qui s’assoit devant son ordinateur et qui écrit un texte à la suite, en faisant une ou des corrections de temps en temps.</p>
<p>Moi j’aime écrire, mais si j’étais auteur à plein temps je devrais faire plein de choses qui ne me plairaient pas forcément, je préfère donc continuer à être professeur. Je changerai peut-être d’avis avec le temps, mais pour le moment, ce métier qui me plaît me maintient dans la réalité, moi qui ai plu- tôt tendance à partir dans les rêves. Le travail d’écriture est très auto- centré, celui de prof est très social, ensuite il y a des passerelles de l’un à l’autre, devoir parler de façon très claire et très concise en classe m’a certainement aidé dans ma façon d’écrire.</p>
<p><em>Dernier ouvrage: L’Art français de la guerre (Gallimard, prix Goncourt 2011).</em></p>
<h2>Bruno Solo &#8211; Comédien</h2>
<p><img title="solo" src="http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/solo.jpg" alt="" width="150" height="153" />Lorsque l’on me demandait, quand j’ai commencé ma carrière, pourquoi j’étais devenu comédien, je répondais en riant: «Ce sont mes parents qui m’ont obligé.» Moi, je voulais être expert-comptable. J’ai eu la chance d’avoir des parents assez ouverts pour m’encourager à faire ce dont je rêvais enfant! Comédien n’est pas un métier comme un autre. Le terme employé pour «travailler» est «jouer».</p>
<p>Le travail est un thème extrêmement important, philosophique. À cet égard, Caméra café est une série plus grave que l’image de gigantesque farce qu’on lui a donnée. En la créant, moi qui suis très à gauche, je voulais faire passer quelques messages, notamment avec mon personnage de syndicaliste désabusé. L’absence d’un syndicat fort dans une entre- prise est souvent l’occasion d’innombrables dérives. AvecYvan Le Bol- loch, nous voulions également évoquer la façon dont les femmes sont maltraitées dans l’entreprise, le harcèlement moral, la dérive d’un VRP perdu et alcoolique.</p>
<p>Il faut toujours garder à l’esprit que le travail doit être un accomplisse- ment, même s’il doit également permettre de faire fonctionner une société. Les trente-cinq heures étaient une chance pour les gens de pouvoir se cultiver, de passer un peu plus de temps avec leur famille, d’aller au théâtre, de faire des choses pour eux, plutôt que de travailler au profit de la croissance ou de la consommation. Cela m’inquiète de les voir tant décriées. Il faut se méfier des slogans tout faits, des «travailler plus pour gagner plus». Le travail devrait seulement permettre de vivre mieux!</p>
<p><em>Spectacle à l’affiche: L’Ouest solitaire,Théâtre Marigny.</em></p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.revueforum.fr/2012/01/christophe-aleveque-humoriste-chroniqueur/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>«Dans l’histoire sociale, les protections sociales les plus fortes ont été rattachées au travail»</title>
		<link>http://www.revueforum.fr/2012/01/%c2%abdans-l%e2%80%99histoire-sociale-les-protections-sociales-les-plus-fortes-ont-ete-rattachees-au-travail%c2%bb/</link>
		<comments>http://www.revueforum.fr/2012/01/%c2%abdans-l%e2%80%99histoire-sociale-les-protections-sociales-les-plus-fortes-ont-ete-rattachees-au-travail%c2%bb/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 25 Jan 2012 16:54:23 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Tribune]]></category>
		<category><![CDATA[protection sociale]]></category>
		<category><![CDATA[robert castel]]></category>
		<category><![CDATA[salariat]]></category>
		<category><![CDATA[Travail]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.revueforum.fr/?p=752</guid>
		<description><![CDATA[Le sociologue Robert Castel, observateur incontournable de la place du travail et de ses transformations dans la question sociale, revient sur la construction de la société salariale et sa fragilisation, dans un contexte d’insécurité sociale croissante et d’incertitudes multiples. Il s’inquiète en particulier de la résurgence de la figure du travailleur pauvre, symbole d’une nouvelle infra-condition salariale, le précariat.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h3>Votre approche du travail dans Les Métamorphoses de la question sociale s’est imposée comme une référence sur le sujet. Comment avez-vous abordé cette centralité du travail comme pilier et pivot de la question sociale?</h3>
<p>Je suis parti de l’idée de traiter le social, qui me semblait être une notion assez floue, avec l’intention d’essayer d’y mettre un peu d’ordre. Progressivement, je me suis rendu compte que la plupart de ces questions du social renvoyaient au travail. Très schématiquement, c’est un rapport assuré et constant au travail qui permet une intégration sociale, ce qui ne veut pas dire que les individus n’ont pas des problèmes, psychologiques ou autres, mais que pour l’essentiel ils ont leur place et une reconnaissance dans la société, tandis que l’absence de travail, un rapport aléatoire, intermittent ou précaire posent des problèmes sociaux. La question sociale tourne donc autour du travail et elle a été, pendant pratiquement un siècle, à partir des années 1850, la question de la place du travail par l’intermédiaire de la place de la classe ouvrière. Est-ce que la classe ouvrière va rester dans une relation de subordination produite par le développement du capitalisme industriel ou bien est-ce qu’elle va prendre le dessus, fusse par la révolution, via la reconnaissance de son rôle fondamental de producteur? D’où la cristallisation de la question sociale, tant du côté du mouvement ouvrier et de ses partisans que du côté de la bourgeoisie, qui craignait comme la peste un tel renversement. Le développement d’un certain nombre de politiques sociales visait d’ailleurs à éviter le cataclysme d’une prise de pouvoir de la classe ouvrière.<br />
Il s’agit d’une preuve de la centralité de la question du travail. Dans notre culture, le travail a d’abord été le travail salarié et ouvrier. Jusque dans les années 1930, voire jusqu’à la guerre et en partie au-delà, l’essentiel du salariat était le salariat ouvrier, ce qui explique cette cristallisation de la question du travail sur la question ouvrière. Progressivement, on a assisté à une transformation du salariat à travers le développement d’un salariat au-dessus du salariat ouvrier –professions intermédiaires, cadres moyens, cadres supérieurs.</p>
<p>Le travail ouvrier est demeuré majoritaire jusqu’aux années 1975 environ, mais surplombé par un salariat haut de gamme en croissance, qui a relativisé la place centrale du salariat ouvrier dans l’histoire du travail.</p>
<h3>Entre ouvriers et employés, les conditions d’emploi et de rémunération ne se sont-elles pas rapprochées?</h3>
<p>Cette convergence est un phénomène relativement récent. Historiquement, il existait un clivage très fort entre les cols bleus et les cols blancs; l’employé, même le petit employé, appartenait à un autre univers que l’ouvrier. C’était vraiment le salariat ouvrier d’exécution qui représentait le travail sous les formes les plus frustes et les plus radicales de transformation de la matière. Puis on observe, après la Seconde Guerre, une transformation du salariat ouvrier lui-même, qui a cessé d’être exclusivement et même majoritairement un salariat d’exécution pour inclure des formes de relations de service, un rapport à la clientèle, et parallèlement une banalisation de la situation d’employé, de telle sorte qu’aujourd’hui les petits employés et les ouvriers qualifiés appartiennent à la même classe sociale. Dans ce mouvement de transformation du salariat, le phénomène principal a été la perte d’hégémonie du salariat ouvrier qui s’est vu dépossédé de son rôle central.</p>
<h3>Quels sont les fondements de la société salariale et son rapport aux inégalités?</h3>
<p>La société salariale n’est pas du tout une société d’égalité des conditions. Durkheim a bien montré qu’une société se modernise avec les progrès de la division du travail, qui implique une certaine différenciation sociale et donc des inégalités. Mais dans la société salariale, ces inégalités sont inscrites dans un continuum, que j’avais qualifié de continuum différencié de positions. Pendant la période de développement économique et social d’après-guerre, les Trente Glorieuses selon une expression discutable, il subsiste entre l’ouvrier spécialisé et le cadre de grandes différences, mais les écarts entre les revenus du travail sont restés à peu près constants et tout le monde s’élevait un peu, comme sur un escalator. Mais surtout, les différentes conditions salariales étaient unies par les mêmes droits, comme le droit à la retraite, bien que la retraite du cadre soit plus élevée, et les salariés situés au bas de l’échelle sociale disposaient d’un minimum de ressources pour assurer leur indépendance économique.<br />
Il subsistait certes sur les bords des exceptions: par le bas, le quart monde, c’est-à-dire des groupes, des individus qui, pour des raisons diverses, n’étaient pas entrés dans le processus de la modernité symbolisé par le salariat, des infra-conditions de la société salariale; par le haut, quelques artistes, quelques sportifs de haut niveau, quelques grands patrons au-dessus de la structure de la société salariale. Mais globalement, ces situations étaient plutôt marginales.<br />
La société salariale supposait un certain coefficient d’inégalité, avec des inégalités relativement raisonnables qui, d’ailleurs, n’ont sans doute pas été assez réfléchies. Par exemple, du côté des syndicats, on a entériné après la Libération la grille Parodi sans vraiment la discuter. Cela aurait mérité une réflexion approfondie pour définir ce que pourrait être une grille juste de salaire.</p>
<p>Avec la crise des années 1970, qui correspond en fait à une mutation du capitalisme dans le sens d’une sortie du capitalisme industriel, s’est développé un capitalisme plus sauvage qui joue la concurrence exacerbée dans le cadre de la mondialisation. Certains individus se sont échappés vers le haut, les hyper- riches, décrits dans quelques livres récents comme celui de Thierry Pech.<br />
Il s’agit d’une minorité, mais avec un poids et une influence considérables. À l’autre bout, de plus en plus de gens décrochent, dont des ouvriers long- temps intégrés, à la suite d’une délocalisation de l’entreprise et d’une période de chômage de longue durée. Tout un univers de la précarité se développe actuellement en deçà de cette structure de la société salariale qui assurait à ses membres un minimum de droits et de ressources, donc une certaine indépendance économique et sociale. Cela ne signifiait pas la richesse ou l’opulence, mais des conditions de base pour ne pas tomber dans la dépendance ou l’assistance.</p>
<h3>C’était aussi l’idée que les enfants de ces salariés auraient la possibilité de s’inscrire dans un processus d’ascension sociale.</h3>
<p>Jusqu’aux années 1970, la trajectoire de progrès semblait destinée à se poursuivre et à se parfaire, malgré beaucoup d’injustices, avec la conviction largement partagée que demain serait meilleur qu’aujourd’hui, ce qui s’accompagnait d’une confiance dans le présent, mais aussi dans le rapport à l’avenir. Cela signifiait, par exemple, qu’un salarié moyen disposait d’un salaire relativement confortable, se pensait assuré de la sécurité de l’emploi avec un salaire qui aurait plutôt tendance à augmenter jusqu’à son départ à la retraite, elle-même assurée; il pouvait donc emprunter pour devenir propriétaire de son logement et prolonger cette mobilité ascendante à travers ses enfants en programmant leur inscription à l’université pour leur permettre d’obtenir une situation certainement supérieure à la sienne. Cette trajectoire de progrès s’est effectivement cassée.</p>
<h3>Quelles sont les causes de l’effritement de la société salariale?</h3>
<p>Ce qui est fondamental, c’est la remise en cause du compromis social du capitalisme industriel qui s’est épanoui dans les années 1960 et au début des années 1970. Cela se traduisait par un certain équilibre entre les intérêts du marché, mesurables par la productivité et la compétitivité des entreprises et, en contrepartie, les intérêts des travailleurs avec une stabilisation de leur situation, une reconnaissance de leurs droits à la sécurité et à la dignité, autrement dit le développement de cette sécurité sociale étendue qui a touché l’ensemble du salariat et presque toute la population. Cet équilibre a fonctionné si l’on en juge par le développement économique considérable sur la période. Dans ce régime du capitalisme, le salariat demeure dans un rapport de subordination, comme le disent les juristes, autrement dit la révolution n’a pas eu lieu mais les contreparties étaient tout de même considérables. Politiquement, il s’agissait d’une réponse réformiste.<br />
Il suffit de comparer la situation d’un ouvrier au début du capitalisme industriel à l’aune des descriptions du paupérisme dans les premières concentrations industrielles, des situations épouvantables, non seulement misérables mais aussi méprisées, avec ce qu’était devenu un salarié moyen dans les années 1960. C’est quasiment une différence de nature. Ce compromis était évidemment un peu boiteux, comme tous les compromis; il n’empêchait pas beaucoup d’injustices, de tensions, de luttes et de conflits sociaux, mais il assurait l’intégration du plus grand nombre.<br />
Cet équilibre est remis en question par le passage au nouveau régime du capitalisme et la mondialisation qui instaure une mise en concurrence exacerbée, sous l’hégémonie croissante du capital financier international pour lequel les régulations du droit du travail et de la protection sociale apparaissent comme des obstacles. Le statut de l’emploi est contesté parce que le néolibéralisme le juge couteux et contraire aux exigences de flexibilité et de mobilité. Il s’agit bien du noyau de la dégradation de la condition salariale à travers la dégradation du statut de l’emploi.</p>
<h3>Une catégorie de super-riches tend à faire sécession, pour reprendre les termes de Thierry Pech et, plus généralement, les écarts de revenus et de patrimoine s’accroissent. Comment analysez-vous cette montée en puissance de l’individualisme et l’affaiblissement des valeurs collectives?</h3>
<p>Ce nouveau régime du capitalisme pousse effectivement à l’individualisation dans différents segments de la vie sociale, à commencer par l’entreprise.<br />
Les grands bastions du capitalisme industriel, par exemple les usines Peugeot, Citroën ou Renault, où se sont développées des réformes sociales progressistes pour la classe ouvrière, ont éclaté, comme l’ont bien montré les travaux de Stéphane Beaud et Michel Pialoux, avec d’une part un fractionnement des grands collectifs de travail du fait d’un recours accru à la sous-traitance, l’embauche des intérimaires de l’autre. Il s’agit d’un processus de dé-collectivisation ou de ré-individualisation dont l’effet majeur est la mise en concurrence des travailleurs –les opérateurs comme on dit aujourd’hui, parce que le terme travailleur serait un peu ringard, paraît-il– dans une situation plombée par la menace du chômage. L’épicentre de ce processus se trouve dans les transformations du travail, avec la remise en question des régulations et des protections collectives, puis se propage, un peu comme dans un tremblement de terre, par ondes concentriques dans d’autres domaines de la vie sociale.</p>
<h3>Selon vous, les remises en cause collectives ont précédé l’évolution des esprits?</h3>
<p>Je pense que c’est un mouvement simultané. Les entreprises évidemment y trouvent leur intérêt, mais cette dynamique de dé-collectivisation / ré-individualisation produit aussi des effets contrastés sur le salariat. Certains ont très bien tiré leur épingle du jeu, ils sont devenus sans doute plus efficaces, ont maximisé leurs chances, et c’est d’ailleurs sur cette réussite relative que repose le discours néolibéral disant: affranchissez-vous des contraintes, de l’État, prenez des risques, développez vos potentialités…<br />
C’est vrai pour une partie de la population, mais ce discours occulte toute la contrepartie pour la majorité, ceux qui ont été largués par cette dynamique parce qu’ils n’avaient pas les ressources pour faire face au change- ment et qui se voient déclarés inemployables. Aujourd’hui, l’injonction d’être un individu, de se conduire comme un être responsable et d’être l’entrepreneur de soi-même est assez largement partagée et intériorisée par beaucoup, y compris les jeunes qui, dans le cadre de l’entreprise, ne voudraient pas être traités comme leurs parents dans des grands collectifs. Ils ont probablement envie de développer leurs potentialités, mais beaucoup d’entre eux ne disposent pas des ressources de base pour le faire. Cette transformation, dans le sens de la dé-collectivisation ou de la ré-individualisation, produit un clivage, une bifurcation entre les gagnants et les perdants.</p>
<h3>En lien avec cette individualisation, vous estimez que la crise du travail est également une crise juridique, du droit du travail et du droit au travail?</h3>
<p>Les garanties collectives qui ont progressivement structuré le monde du travail avaient une traduction juridique, comme les conventions collectives, inscrites comme un droit et plus généralement le droit du travail. Cet ensemble était donc, soit inscrit dans la loi, soit sous la garantie de l’État, à l’instar de la protection sociale. Cette traduction juridique des transformations du travail allait dans le sens de la reconnaissance des collectifs et des utilités collectives. Alain Supiot a bien décrit la construction du droit du travail, de la protection sociale par la reconnaissance juridique sous la garantie de l’État, ce qu’on appelle l’État social, dont les régulations exprimaient au niveau du droit la force des collectifs. Cette force des collectifs est actuellement ébranlée.</p>
<h3>Vous n’aimez pas trop employer le terme de crise et vous lui préférez celui de bifurcation.</h3>
<p>Le mot crise est tellement banal et il s’applique à tellement de situations différentes. Par exemple, la crise en 1973, avec le renchérissement du prix du pétrole, était perçue comme une turbulence passagère en attendant la reprise. Avec le cataclysme financier de l’automne 2008, on peut aussi parler de crise, mais ce n’est pas à la même échelle. Il faut donc préciser, sinon on risque de banaliser complètement cette situation. La crise, entamée au début des années 1970, s’est progressivement installée avec des caractères de plus en plus dramatiques. On doit en particulier insister sur le rôle croissant du capital financier international et le rôle des actionnaires qui modifient en profondeur la structure des entreprises.</p>
<h3>Quels sont les ressorts de la solidarité dans la société salariale et quelle lecture faites-vous de sa décomposition?</h3>
<p>Il faut se garder d’une vision catastrophiste de la situation. Certes, l’emploi s’est considérablement dégradé et la précarité s’intensifie, ce qui mine le statut de l’emploi, quasi hégémonique à l’âge d’or de la société salariale. Cependant, en France, la majorité des emplois sont encore des emplois classiques, des CDI. Ce n’est donc pas une jungle, mais une période de transition que j’ai qualifiée de montée des incertitudes car, aujourd’hui, la confiance dans l’avenir et dans le progrès s’est érodée. Il y a un affaiblissement du sentiment de la<br />
réalisation de l’égalité si on pense l’égalité comme égalité des conditions. On peut constater qu’une société ou une démocratie moderne est très différenciée, donc la question n’est pas d’égaliser strictement les conditions dans une optique d’égalité totale, mais de faire en sorte que les membres d’une société soient unis par des relations d’interdépendance ou de solidarité, ce qui nécessite un minimum de ressources et de droits communs. Léon Bourgeois, un des théoriciens de la troisième République, parlait d’une «société de semblables», autrement dit une société dont nul n’est exclu parce que, justement, tous les membres de cette société entretiennent ces relations d’interdépendance, sans être dans la dépendance du besoin ou dans la sujétion absolue à autrui.<br />
Cela forme cet ensemble différencié et solidaire que Durkheim appelait la solidarité organique, avec le sentiment d’appartenance et la participation des individus dans la société industrielle à des ensembles de solidarités collectives reposant sur le travail. Tout cet édifice est aujourd’hui menacé; il ne disparaît pas complètement, mais se fragilise et s’effrite à travers une dynamique inverse de dé-collectivisation et de ré-individualisation. Les collectifs se dissolvent et les solidarités s’affaiblissent, voire dans certains cas disparaissent.<br />
Certaines formes actuelles de rémunérations, comme celles des traders et des chefs d’entreprise, constituent des inégalités injustifiables, au nom des valeurs essentielles de l’ordre et de la solidarité. Il s’agit d’une régression historique considérable. Vers 1850, il n’y avait rien de commun entre un prolétaire et son patron; ils n’appartenaient tout simplement pas au même monde, sans même remonter au temps du servage. Aujourd’hui, de nouveau, les riches ou les très riches disposent de ressources scandaleusement élevées, mais ils ont de surcroît un poids déterminant au cœur de cette nouvelle dynamique économique, en lien avec le capital financier. Les inégalités redeviennent une question essentielle avec, à l’autre bout, des chômeurs mais aussi des gens qui travaillent sans en retirer des ressources suffisantes pour assurer un minimum d’indépendance économique et sociale. On assiste au retour du travailleur pauvre et, par ailleurs, le brouillage actuel des frontières entre travail et assistance est un phénomène extrêmement grave.</p>
<h3>Quel regard portez-vous sur l’extension de la précarité, alors que le projet d’imposer des heures de travail aux allocataires de minima sociaux revient en force dans les discours, qui plus est au nom de la dignité?</h3>
<p>Il me semble qu’on ne peut plus penser la précarité comme par le passé, c’est-à-dire comme des situations provisoires en attendant l’emploi stable<br />
ou durable. J’avais proposé la notion de précariat pour définir une nouvelle condition de travail, en deçà du salariat, dans laquelle les individus s’installent en permanence ou dans la durée.<br />
Il serait utile d’explorer sous un angle sociologique cet univers du précariat, qui est constitué de conditions très diverses. Ce n’est pas simplement l’équivalent d’une nouvelle classe ou sous-classe sociale, à l’instar du prolétariat au XIXe siècle, en raison de la très grande hétérogénéité des situations. Son développement appelle une action politique et syndicale d’autant plus forte qu’il s’appuie sur une idéologie de l’impératif absolu du travail, à commencer par le président de la République.</p>
<p>L’institutionnalisation de la précarité installe dans les esprits l’idée qu’il ne suffit pas d’être un travailleur pour assurer son indépendance économique et sociale. Pendant des siècles, les travailleurs ont été pauvres et souvent très pauvres, donc à l’échelle de l’Histoire longue, ce n’est pas une nouveauté. On pensait être définitivement sorti de cette situation avec la société salariale, mais la résurgence de la catégorie des travailleurs pauvres vient semer le trouble.</p>
<h3>Vous évoquez l’apologie inconditionnelle du travail, de la valeur travail. Historiquement, ce sont plutôt les forces dites progressistes qui mettaient en avant la valeur travail et dans la période récente, ce sont plutôt les forces conservatrices qui semblent se l’approprier. Comment interprétez-vous ce basculement?</h3>
<p>Cette apologie repose sur l’idée que si on ne travaille pas, on est un misérable assisté et les chômeurs sont régulièrement accusés d’être des chômeurs volontaires. Cela signifie prendre n’importe quel travail sinon on devient un mauvais pauvre, et bien sûr ne pas être regardant sur les conditions de travail et la rémunération.<br />
Au fond, ce ne serait pas si mal d’être un travailleur précaire ou un travailleur pauvre du moment qu’on reste un travailleur. Selon moi, le travail qui mérite d’être défendu doit garantir à la fois un minimum de ressources, de protections et de dignité au travailleur. Il ne peut donc en aucun cas être de l’ordre de ce précariat.</p>
<p>Le nouveau capitalisme ne s’intéresse pas vraiment au plein emploi. L’emploi coûte cher et fournit des protections, des garanties aux travailleurs qui vont à l’encontre d’une mobilité généralisée de la force de travail. Évidemment, il a besoin d’emplois au sens classique du terme, mais le plein emploi n’est pas nécessairement un objectif. En revanche, la pleine activité demeure un objectif, comme pour toute forme de capitalisme, dans la mesure où c’est l’activité qui continue de créer les richesses. On pourrait d’ailleurs concevoir une société de pleine activité, à l’instar des recommandations de l’OCDE, qui ne serait pas une société de plein emploi mais où tout le monde travaillerait, mais le plus souvent dans des conditions médiocres, sans assurer à la fois revenu, sécurité et dignité aux travailleurs. Cette hypothèse peut rendre compte de la multiplication de formes de travail ou d’activités en deçà de l’emploi, économiquement productives et intéressantes pour un capitalisme sauvage en termes de coût, de mobilité et de flexibilité de la force de travail.</p>
<h3>Malgré une position centrale dans la société, le travail occupe une place limitée dans les représentations, peut-être en écho aux thèses de la fin du travail?</h3>
<p>J’ai toujours pensé que les discours sur la fin du travail ou la sortie du salariat étaient des insanités. Au niveau mondial, il y a 90% de l’humanité qui joue son destin sur le travail. En l’absence de travail ou avec un travail médiocre, il n’est pas possible de vivre ou d’être reconnu socialement. Le travail demeure une référence centrale et s’il a perdu de sa consistance depuis trente ans, il n’a pas pour autant perdu son importance. Preuve en est qu’il demeure aussi important pour ceux qui n’en ont pas que pour ceux qui en ont, et peut-être même davantage pour les premiers. De nombreuses enquêtes sur le chômage montrent ainsi que le chômeur est obsédé par l’idée du travail parce que la perte de son emploi implique non seulement une perte de revenus, mais aussi une remise en cause de son identité sociale. Pour un nombre croissant de personnes, la réalité ou la menace du chômage ou du travail précaire est lourde. Cette distinction, pourtant simple, n’a pas été faite par les tenants de la fin du travail ou du salariat. Maintenant tout cela est passé de mode et, en sens inverse, on est entré dans une phase de sacralisation du travail, à n’importe quel prix.</p>
<h3>Quel est, à votre avis, le seuil de résistance de la société française face au mouvement d’affaissement du collectif et à l’effritement de la condition salariale?</h3>
<p>Je ne suis pas prophète et je me méfie des prévisions. Ce que le sociologue peut faire de mieux, c’est essayer d’analyser la situation actuelle de la manière la plus exacte possible. Nous ne sommes pas du tout dans une société apaisée et beaucoup de mécontentements s’expriment. Mais de là à savoir si et comment cette opposition pourrait se cristalliser, au-delà de mouvements un peu spectaculaires, comme par exemple le mouvement des indignés. Est-ce que des forces collectives seront en capacité de prendre en charge ce mécontentement et de lui donner des objectifs politiques? C’est loin d’être évident, compte tenu, entre autres, de la faiblesse des syndicats, qu’on est obligé, malheureuse- ment, de constater. Ils sont pourtant essentiels et le rôle du syndicalisme a été fondamental dans les années d’après-guerre. Existe-t-il des forces collectives capables de soutenir la recherche d’alternatives? Difficile à dire dans une telle conjoncture d’incertitudes.<br />
Alors que la dynamique financière nous mène visiblement à la catastrophe et risque de tout casser, tout le monde n’est pas résigné à accepter son hégémonie. Pourtant, comment les citoyens peuvent réagir quand même les États ont l’air de patauger? Ce sont des questions qui restent ouvertes.</p>
<h3>Dans la situation actuelle, quels seraient les motifs d’espoir?</h3>
<p>J’aime beaucoup l’histoire et je m’en suis souvent servi dans mes travaux. Un de ses enseignements est son caractère largement imprévisible. Si nous avions eu cette discussion en 1840 et évoqué la situation du travail et du prolétariat de l’époque, l’optimisme n’aurait certainement pas été de mise.<br />
Il était vraiment au fond du trou, bien plus qu’aujourd’hui. Pourtant, ce misérable prolétaire n’a pas mal tiré son épingle du jeu et il était devenu, un siècle plus tard, un salarié protégé avec des droits sociaux. Je ne dis pas qu’il faudra attendre un siècle pour sortir du marasme actuel, et il est aussi possible qu’on n’en sorte pas du tout. Il y aura peut-être d’autres formes de régulations sociales, mais dans l’histoire sociale, les protections sociales les plus fortes ont été rattachées au travail. La constitution de collectifs de travail et de syndicats a sorti les malheureux prolétaires de leur condition. Et aujourd’hui encore, il me semble que seules des régulations issues du travail pourraient équilibrer le marché et le domestiquer.<br />
D’autres fondent beaucoup d’espoir sur ce qui se dessine et se développe dans des tentatives encore marginales, comme l’économie solidaire. Je respecte ces initiatives, mais je ne pense pas qu’elles puissent faire le poids face au marché. Nous sommes dans une société capitaliste avec une présence forte du marché, encore pour un certain temps au moins. Dans la tranche historique que nous allons traverser, trouverons-nous de nouvelles formes d’équilibre ou de régulation du marché? Cela demeure encore le noyau de la question sociale, avec en filigrane la question des forces sociales susceptibles d’établir un équilibre face au marché, comme ont pu le faire le mouvement ouvrier et les forces progressistes.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.revueforum.fr/2012/01/%c2%abdans-l%e2%80%99histoire-sociale-les-protections-sociales-les-plus-fortes-ont-ete-rattachees-au-travail%c2%bb/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>1</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Faire de la prévention du suicide une grande cause nationale</title>
		<link>http://www.revueforum.fr/2012/01/faire-de-la-prevention-du-suicide-une-grande-cause-nationale/</link>
		<comments>http://www.revueforum.fr/2012/01/faire-de-la-prevention-du-suicide-une-grande-cause-nationale/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 25 Jan 2012 16:52:40 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Agora]]></category>
		<category><![CDATA[Forum]]></category>
		<category><![CDATA[Jean-Claude Delgenes]]></category>
		<category><![CDATA[prévention]]></category>
		<category><![CDATA[suicide]]></category>
		<category><![CDATA[suicide au travail]]></category>
		<category><![CDATA[Travail]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.revueforum.fr/?p=875</guid>
		<description><![CDATA[Quel sens donner aux suicides sur le lieu de travail? Sont-ils plus nombreux aujourd’hui que durant les décennies précédentes? Fort de son expérience empirique, le directeur du cabinet Technologia analyse un phénomène qui a marqué l’actualité récente ainsi que les lacunes qui empêchent une véritable politique de prévention.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>C&#8217;était il y a cinq ans. En moins de six mois, d’octobre 2006 à février 2007, trois salariés du Technocentre de Renault à Guyancourt (78) mettaient fin à leurs jours, chez eux ou sur leur lieu de travail. C’est avec ces drames que les crises suicidaires en milieu professionnel ont surgi dans l’univers médiatique, ainsi que dans le quotidien de millions de salariés poussés alors à s’interroger sur l’organisation du travail dans leur entreprise. Ces suicides ont été immédiatement ressentis par l’opinion comme la matérialisation aberrante d’une modernité barbare, l’incarnation de «l’horreur économique » au cœur de la nation.</p>
<p>Comment comprendre, en effet, que des hommes choisissent de se donner la mort dans ce haut lieu de la technologie et du savoir-faire français? L’impact des «suicides chez Renault» aurait pourtant dû s’estomper si une seconde crise suicidaire n’était venue frapper à quelque temps d’intervalle l’autre constructeur automobile français, PSA, le concurrent de toujours. Cette fois-ci, ces nouveaux drames intervenaient non pas chez des cols blancs, mais dans les ateliers de fabrication, au milieu des ouvriers. Ils apparurent donc comme la confirmation éprouvante de la première crise et comme le symptôme d’un mal beaucoup plus profond: la souffrance au travail!</p>
<h3>Évaluer l’imputabilité d’un suicide</h3>
<p>Les problématiques suicidaires se sont aujourd’hui durablement installées dans les mémoires, si ce n’est dans l’actualité. Depuis 2006, elles ont été régulièrement ravivées par de nouveaux drames survenus dans divers entreprises ou services publics. France Télécom bien entendu, mais aussi le ministère de l’Environnement et son Office des forêts, les banques, La Poste, et même tout récemment le ministère du Travail. Les suicides imputables au travail se sont in fine imposés dans les esprits. Bien plus, les Français ont découvert avec stupéfaction en mai 2010 que le mal n’était pas qu’hexagonal: un de leurs outils de communication préféré, l’Iphone commercialisé par Apple, était lui aussi produit en Asie par des salariés exténués. Le sous-traitant taïwanais de la firme américaine a été touché à son tour par une série de treize crises suicidaires.</p>
<p>De quoi ces drames sont-ils les témoins aux tréfonds de notre société? Quelles en sont les causes secrètes? Les entreprises sont-elles exemptes de responsabilités? À l’inverse, le travail est-il devenu si oppressant qu’il conduit au désespoir? Ces crises vont-elles perdurer? Sommes-nous condamnés à cette fatalité? Mis en demeure de répondre à ces interrogations, chaque camp veut donner son explication si ce n’est sa solution.</p>
<p>Ces drames sont le plus souvent analysés comme des erreurs de recrutement: «Il y a 400 000 schizophrènes et trois millions de dépressifs en France, expliquait un jour le DRH d’un groupe pharmaceutique. Pourquoi n’y en aurait-il pas chez nous? Pourquoi serions-nous épargnés? On ne peut donc pas imputer ces drames à l’employeur! » L’acte suicidaire est ici réduit à sa seule dimension personnelle. Il est uniquement appréhendé à partir de la fragilité des êtres humains qui se donnent la mort. Les décideurs ont alors la plus grande difficulté à accepter l’idée que le travail puisse être un facteur déterminant dans le passage à l’acte. Pour eux, les suicides s’expliquent avant tout par des facteurs d’ordre personnel et privé. Inversement, les responsables syndicaux et les représentants du personnel s’attachent à montrer combien la dimension professionnelle reste prégnante chez les victimes au moment de leur passage à l’acte. Pour eux, les conditions de travail détériorées, une organisation du travail pathogène expliquent le geste désespéré de leur collègue en raison d’une maltraitance durement ressentie. Pour la majorité des organisations syndicales, les suicides rendent compte d’un véritable malaise dans le travail. Le suicide étant la partie émergée d’un problème beaucoup plus vaste.</p>
<p>Ces positions traversent également le petit monde des préventeurs. Ces dernières années, la notion de «risques psychosociaux» s’est peu à peu imposée pour décrire la réalité des désordres du travail et permettre à l’ensemble des positions en présence de commencer à se parler, à défaut de se comprendre. En tant qu’expert auprès des CHS-CT ou de groupes paritaires ad hoc, j’ai dû me résoudre moi aussi à tenter d’apporter ma contribution au débat. Particulièrement après que Technologia eut remporté, le 18 septembre 2009, l’appel d’offres lancé par la direction du groupe France Télécom pour procéder à l’évaluation des risques psychosociaux à la suite des crises suicidaires.</p>
<p>«Je me suicide à cause de mon travail à France Télécom. C’est la seule cause. Urgence permanente, surcharge de travail, absence de formation, désorganisation totale de l’entreprise. Management par la terreur!» Voilà ce qu’écrivait, le 14 juillet 2009 à Marseille, un agent de France Télécom. Ce drame faisait suite à une longue série de suicides dont le grand public n’avait pas eu, jusque-là, connaissance. La presse se mit à parler du «dix-septième suicide chez France Télécom depuis le début de l’année!». Aux yeux de tous, France Télécom était soudain devenu le symbole de la souffrance en entreprise. Nommé dans l’urgence et la tension d’une situation de crise, Technologia remit ses premières conclusions le 14 décembre 2009 et ses rapports finaux à l’été 2010, après neuf mois de travail intense. Compte tenu des procédures en cours et d’une nécessaire confidentialité, il est impossible d’écrire sur le fond de ces sujets. Toutefois, en s’en tenant aux seuls faits connus, largement rapportés par la presse, il est possible de tirer de ces affaires quelques enseignements.</p>
<h3>Absence de données fiables</h3>
<p>Le premier constat, le plus massif et sans doute le plus important, est la pauvreté de la documentation scientifique et opérationnelle sur la question du suicide, y compris sur le plan professionnel. Les suicides interpellent les préventeurs et exigent d’eux une réflexion et un engagement que le manque d’outils statistiques, actualisés et scientifiques, rend difficiles.</p>
<p>Une des premières questions est celle du nombre de suicides dans notre pays. Si le nombre de crises suicidaires tend à se réduire faiblement au niveau national, la question reste de savoir s’il y a plus ou moins de suicides en entreprises aujourd’hui qu’au cours des décennies précédentes. En quoi la période actuelle pourrait-elle être en cause? S’il y a toujours eu des suicides au sein des entreprises, auraient-ils désormais un lien plus étroit avec le travail? Disons-le d’emblée, sur un plan scientifique, nul ne sait évaluer avec rigueur l’imputabilité professionnelle d’un suicide. Un tel drame est le plus souvent multifactoriel; les raisons de désespérer s’additionnant et produisant une souffrance. La décision de mourir est alors l’expression d’une volonté de mettre un terme à cette souffrance perçue comme insupportable. Comme le dit justement Michel Debout, médecin psychiatre et professeur de médecine légale, «le suicide est une pathologie du lendemain». En général, pour la victime, il s’agit moins de véritablement mourir que de se donner la mort, perçue comme ultime perspective pour échapper à l’emprise de cette souffrance.</p>
<p>De son côté, la justice a été requise pour statuer sur ce lien d’imputabilité. La réglementation actuelle stipule qu’un suicide survenu sur un lieu de travail doit faire l’objet d’une déclaration et être considéré comme un accident du travail. Pour bon nombre d’observateurs impliqués dans ce débat, le lieu choisi par la victime démontrerait à lui seul cette imputabilité. Le lieu fait en effet partie du protocole retenu lors d’un passage à l’acte suicidaire. S’agissant d’un suicide commis sur un lieu de travail, celui-ci est censé se muer en preuve de l’existence d’une cause professionnelle prépondérante dans le passage à l’acte. Les mêmes observateurs vont cependant plus loin et admettent également que des drames imputables au travail puissent tout de même se dérouler en dehors des lieux professionnels. La justice les a parfois suivis dans ce raisonnement, en particulier quand la victime a laissé en évidence, peu avant son décès, des courriers ou des messages expliquant ou témoignant des causes professionnelles de son acte. Par conséquent, nombreux sont ceux qui militent pour que ce type de suicides soit reconnu également comme accident du travail. A contrario, les avocats de la partie adverse –la plupart du temps patronale– font valoir qu’il est difficile de connaître précisément les intentions de la victime dans le choix du lieu du travail comme scène de son suicide. Le raisonnement est le suivant: la victime jouit d’un certain bien-être dans son travail. Désirant, pour des motifs qui lui sont propres, mettre fin à ses jours, celle-ci opterait simplement pour ce lieu afin de ne pas traumatiser sa famille en l’exposant directement aux conséquences de son acte.</p>
<p>En l’absence de données scientifiques fiables, ce débat se poursuivra indéfiniment sans qu’il soit possible de faire la part des choses. Ainsi, les arguments de chaque position sont aisément retournés par la partie adverse: à ceux qui avancent des raisons d’ordre personnel par exemple, leurs détracteurs opposent une question centrale: étant donné que les salariés consacrent une grande partie de leur vie au travail et que celui-ci participe pour une large part à leur identité et à leur survie matérielle, ne serait-il pas particulièrement «personnel» de mourir en raison de son travail? Mais brouiller de la sorte la vie privée et la vie professionnelle permet-il encore d’imputer directement un suicide à des causes professionnelles?</p>
<p>Une jurisprudence commence cependant à s’imposer. Sur la dernière période, les juges ont rendu des avis considérés comme «progressistes», retenant une acception non restrictive de l’imputabilité. En effet, alors qu’on aurait pu considérer qu’un accident du travail, à la différence d’un suicide, est par essence involontaire, a été considéré malgré tout qu’un drame volontaire pouvait être reconnu comme un accident du travail dans certaines circonstances particulières. La faute inexcusable de l’employeur vient même d’être retenue dans un jugement retentissant rendu par la cour d’appel de Versailles au mois de mai. Dans de telles situations, le juge tranche dans le sens qui lui paraît le mieux adapté à protéger un salariat qu’il sent fragilisé.</p>
<h3>Comprendre pourquoi le travail perd sa dimension protectrice</h3>
<p>La sociologie, pour sa part, est tout aussi muette sur les raisons du passage à l’acte suicidaire. On a ainsi toujours estimé que les suicides pouvaient être corrélés avec la montée du chômage dans certaines régions frappées par la désindustrialisation et les transferts de production. Mais là encore, pas de certitude absolue.</p>
<p>L’unique certitude, garantie par les études sociologiques, psychologiques et médicales, concerne la dimension protectrice du travail chez l’être humain. La prévalence du suicide est en effet plus importante chez les chômeurs que parmi les salariés. Or, c’est justement cette «évidence» que le débat sur les suicides au travail vient remettre en doute. Au cours des années 1980-1990, en effet, le suicide apparaissait souvent au sein des entreprises dans sa dimension strictement personnelle. La démarche des directions, voire de certains représentants du personnel, consistait alors à rechercher et à mettre en évidence les facteurs multiples, mais d’ordre privé, qui pouvaient expliquer le passage à l’acte. Pourquoi le travail n’avait pas réussi à garder cette dimension protectrice pour la victime?<br />
Pourquoi n’avait-il pas rempli sa fonction d’intégration et permis à la personne de dépasser les difficultés rencontrées sur le plan personnel? Les dirigeants et les élus cherchaient ailleurs, dans une direction autre que celle qui interroge les déficiences de l’organisation et des relations du travail, les manques du collectif ou l’effritement des solidarités.<br />
À ce stade, il est possible d’émettre une hypothèse qui nous fasse sortir du débat sans fin sur l’imputabilité. On l’a dit, le suicide est le plus souvent plurifactoriel. C’est ici qu’intervient la question du travail: le travail demeure pour la grande majorité des êtres humains la grammaire de leur identité. Il est ce qui leur permet de se créer au quotidien, de transformer la réalité et de vivre avec les autres; d’exprimer un lien social, de tresser des solidarités… En un mot, le travail permet de vivre en conscience. Tant que celui-ci est ressenti comme un facteur de protection ou de préservation, la personne en difficulté peut espérer trouver dans son activité professionnelle de quoi nouer des relations; elle peut également «s’oublier» dans le travail et ainsi passer des caps personnels délicats. Historiquement, tout cela a été très majoritairement le cas jusqu’à l’orée des années 2000. En revanche, quand le travail va mal, lorsque des dysfonctionnements surviennent, le cadre structurant sur le plan mental s’évanouit et favorise alors le resurgissement de problèmes enfouis ou la montée du désespoir. La véritable question n’est donc pas celle des motifs à l’origine de l’acte suicidaire, tant ceux-ci peuvent être pluriels, mais bien plutôt celle de l’impuissance du travail à la préservation du salarié, voire, dans certaines circonstances, celle d’un travail qui, de protecteur, se mue en facteur précipitant le suicide. Il est donc vain de vouloir trancher la question des raisons personnelles ou professionnelles à l’origine du suicide sur un lieu de travail. Le suicide est plutôt révélateur d’un malaise général. Il devient «signifiant» pour les autres salariés. Commis sur des lieux professionnels, le suicide change donc de signification en raison de sa récurrence même. En cela, il modifie notre regard sur l’entreprise et fait vaciller les relations des salariés à cette entreprise. Il les conforte aisément dans leur vision négative de l’ambiance de travail, dans un ressenti douloureux de leurs relations au travail ou encore dans leur compréhension altérée du travail lui-même.</p>
<h3>Que faire face à un suicide dans l’entreprise?</h3>
<p>L’irruption d’un suicide au sein d’une entreprise constitue un événement traumatique majeur. Il conduit souvent à une crise aiguë, tant à l’intérieur de l’entreprise qu’à l’extérieur. Dans ce cas, c’est non seulement l’image de l’entreprise mais également la responsabilité de l’employeur qui peuvent être gravement mises en cause. En effet, en matière de santé et de sécurité, l’employeur, depuis 2002, s’est vu reconnaître une obligation de résultat: la santé de ses employés ne peut se dégrader à cause du travail et, de la même manière, la sécurité ne saurait faire défaut. Il en est pénalement responsable. À ce titre, le suicide, quand il survient, pourrait être considéré comme la confirmation d’un risque que l’employeur n’aurait pas su prévenir, ainsi que la prémonition d’un risque pour les salariés restants.</p>
<p>En matière de gestion de crise, la prévention est la première des solutions: l’encadrement doit avant tout se former pour ne pas «subir» la crise. Le traitement d’une telle situation demande à l’entreprise une forte capacité réactive et une prise de décision rapide et adaptée aux circonstances afin de ne pas renforcer la crise. La mise au point d’un plan d’urgence pour faire face à l’éventuel suicide d’un collaborateur devient donc une nécessité pour l’entreprise. La cellule de crise, organisée pour l’occasion, doit être capable de lancer et de développer des actions simultanées.</p>
<p>En cas de suicide, la première des choses à faire est donc de prendre en charge le corps de la victime et, dans l’attente des premiers secours, de le soustraire aux regards. Au-delà du corps, l’attention doit se porter également sur l’ensemble des effets lui appartenant. Régulièrement, des problèmes se posent à propos de cette «logistique morbide», qui n’a pas été pensée au préalable et encore moins mise en œuvre. Lorsque la tentative de suicide «aboutit», il est nécessaire d’accompagner les proches du salarié décédé. La famille bien sûr, mais aussi ses collègues. Désigner un correspondant pour les membres de la famille s’avère nécessaire. Le management doit absolument prendre le temps de la parole et du partage de cette douleur. Cette démarche concerne également les plus proches collaborateurs de la victime. Avec le médecin du travail, assisté le cas échéant d’un psychologue, il convient de recentrer les émotions en les centrant sur le travail. Ce «déversement» peut être compris comme un moyen d’évacuer, par la parole autorisée, les fortes émotions. Ce type de mort est traumatisant également pour les personnes qui sont à l’origine de la découverte du corps. Il s’agit souvent des responsables des services de sûreté sécurité qui arrivent les premiers sur le lieu du drame. Il semble important, même symboliquement, de prévoir des travaux pour modifier ou rénover les locaux dans lesquels un drame est survenu. Cet aspect souligne l’importance du rôle des ergonomes et des architectes pour appréhender certains lieux potentiellement pathogènes.</p>
<p>Après les proches, la communication s’avère primordiale envers le reste de l’entreprise, et éventuellement les médias, dans les heures qui suivent le constat du drame. La plupart du temps, le suicide traumatise aussi les dirigeants qui peuvent alors être dans le déni, ou tout au moins dans la minoration maladroite. À aucun moment le drame ne doit être banalisé. Au contraire, les dirigeants doivent garantir dès le départ que l’acte suicidaire donnera lieu, dans les meilleurs délais, à une analyse approfondie pour en tirer tous les enseignements. C’est là qu’intervient le rôle des représentants du personnel (DP et/ou CHSCT) et qu’il est possible d’ouvrir avec eux un débat authentique. De plus, il suffit que le drame connaisse une forte médiatisation pour que le nom du mandataire social soit associé à la souffrance ressentie par les proches de la victime… Le mandataire social, qui agit le plus souvent par délégation de pouvoir, avec un statut de salarié, ne doit pas être laissé seul pour faire face à ces différents questionnements qui se chevauchent. Il doit être assisté, sans doute par un conseil juridique, pour ce qui est de la défense des intérêts de l’entreprise et de ses propres intérêts, mais aussi par une personne en soutien psychologique. Durant cette période, où chacun cherche à comprendre et se défendre, il est particulièrement difficile de résister à la tentation d’aborder les questions de la qualification de l’acte. À y succomber, l’entreprise donnera alors l’impression de «chipoter» ou de fuir ses responsabilités.</p>
<p>Traiter les conséquences d’un suicide sur un lieu de travail impose avant tout de ne pas s’enfermer dans le déni de l’acte commis et de ses conséquences sur les personnes qui restent. Cela implique également de ne pas rejeter les éventuelles questions posées sur l’organisation du travail au sein l’entreprise. C’est ici que les instances du personnel trouvent leur rôle.</p>
<p>C’est le CHS-CT qui est en première ligne en matière de suicide puisque son rôle consiste à s’assurer de la bonne santé et de la sécurité des salariés en relation avec leurs conditions de travail. À la différence des comités d’entreprise, le CHS-CT n’a pas de budget propre, mais dispose du financement de l’employeur pour diligenter des expertises concernant les conditions de travail et les risques professionnels. Le juge, ensuite, peut s’appuyer sur ces expertises pour condamner l’employeur ou reconnaître, comme on l’a vu, une faute inexcusable. En deçà de cette extrémité, son rôle est avant tout de permettre la régulation du conflit légitime et de la violence autour de l’organisation du travail. On touche ici à ce qu’on appelle «la démocratie sociale» et au sens même des lois Auroux, votées il y a bientôt trente ans. Ce qui est en question c’est précisément l’expression des salariés et la construction, autour de l’organisation du travail, d’un rapport de force légitime.<br />
Les instances représentatives du personnel, et en particulier le CHS-CT, expriment sur ce qui réunit les hommes dans l’entreprise –à savoir le travail, son organisation, ses conditions–, des intérêts pas toujours contradictoires mais souvent naturellement divergents de ceux de l’employeur. C’est ce dialogue social et cette capacité à porter un regard autre (grâce aux cabinets d’expertise particulièrement) qui amènent une régulation au sein de l’entreprise, tant au niveau de la tension que de l’expression de la violence latente dans le rapport de force. D’une manière paroxystique, l’événement du suicide replace toute cette mécanique sur le devant de la scène. Vouloir l’ignorer et ne pas faire du CHS-CT un partenaire au moment de la crise et, plus généralement, chercher à limiter ses prérogatives en remettant en cause, par exemple, la place de l’expert, revient à se condamner à terme à une explosion de violence, tournée contre soi ou contre les autres.</p>
<h3>Le corps des «suicidés», l’âme des «suicidants»</h3>
<p>En 1990, le nombre de tués sur les routes en France atteignait 10 289; vingt ans plus tard, ce nombre était passé à 3 994 (60% de baisse en vingt ans). C’est une immense réussite pour notre pays. Si tant est que l’on puisse chiffrer le coût d’une vie, on considère que plus de vingt milliards d’euros ont été économisés à la suite de cette réduction de la sinistralité routière. Toutefois, il a fallu, pour en arriver là, que la réduction du nombre d’accidents de la route soit considérée comme une grande cause nationale et bénéficie, à ce titre, d’une véritable stratégie gouvernementale qui s’est révélée efficace. Qu’en est-il du suicide, responsable aujourd’hui de plus de décès que les accidents de la route?</p>
<p>La France est l’une des nations industrialisées les plus touchées par les crises suicidaires. Chaque année, près de 220 000 personnes tentent de se donner la mort. Autre chiffre important, sur ces tentatives de suicide annuelles, tous âges et toutes catégories confondus, 90 000 victimes sont hospitalisées et une grande partie des «TS» ne fait pas l’objet de prise en charge. On le voit, l’un des principaux problèmes du suicide reste celui du traitement inadapté des crises suicidaires qui ne permet pas d’éviter les récidives. Pour le résumer en une formule, on pourrait dire qu’à côté du corps des suicidés, reste l’âme des «suicidants», c’est-à-dire tous ceux qui font une tentative sans que par la suite ils puissent parler de leur acte et le comprendre. Traiter la tentative, c’est donc se donner les mo yens de réduire de manière substantielle le nombre de morts par suicide.</p>
<p>La nature particulière du suicide amène toutefois à discuter les chiffres officiels.Les données de l’INSERM parlent de 10 464 suicides en 2009. Mais il est évident que ces chiffres sont minorés, ainsi chaque année de nombreux suicides échappent «naturellement» aux statistiques officielles. Pour diverses raisons, religieuses, familiales, parfois financières puisqu’un accident ou une noyade est plus aisément pris en charge par la société d’assurance qu’un suicide. Il est donc délicat de situer le nombre réel de décès volontaires. Le chiffre exact tourne vraisemblablement autour de 11 000 ou 12 000 morts chaque année. Ce que l’on sait en revanche, c’est qu’un suicide sur deux aurait certainement pu être évité. Le niveau des crises suicidaires dans notre pays résulte donc en grande partie d’une prise en charge hiératique de la crise suicidaire qui favorise les rechutes. Des raisons religieuses, souvent inconscientes, demeurent également, qui empêchent de parler sereinement du suicide. Le traitement et la prévention des suicides relèvent d’un problème de santé publique. Il doit pouvoir être abordé comme une grande cause nationale, c’est-à-dire qu’il faut se doter des outils, des moyens et des structures pour éviter les rechutes, comme d’autres pays européens l’ont fait avant nous.</p>
<h3>Pour un observatoire des crises suicidaires</h3>
<p>«Avant de vous suicider, téléphonez-moi!» Cette courte phrase insérée dans les journaux londoniens en 1953 par le pasteur baptiste West est emblématique de la préoccupation qui traverse l’Europe après la guerre. Le taux de suicide y est important. Le pasteur anglican Chad Varah prend la relève et publie, le 1er novembre 1953, une annonce dans le Times dans laquelle il a l’idée géniale de rajouter son numéro de téléphone. Face à l’afflux de demandes, il doit rapidement s’entourer de volontaires pour répondre aux appels et crée dans la foulée une association d’aide aux désespérés, «The Samaritans». Dans l’Évangile, le Samaritain représente la figure de la charité, celle qui ne se pose pas de questions quant à l’appartenance religieuse de ceux qu’elle secourt et agit seulement par responsabilité envers son prochain. Prémices de la téléphonie sociale, les «Samaritans» existent toujours aujourd’hui et ont développé une approche préventive du suicide centrée sur l’écoute et l’aide aux «suicidants», dans le but de réduire le risque de récidive et la contagion. Cette politique a connu de nombreux effets bénéfiques puisque la Grande-Bretagne se classe aujourd’hui parmi les nations où le taux de suicides est le plus bas au monde.</p>
<p>L’exemple anglais montre, s’il en était besoin, qu’il n’existe aucune fatalité en matière de mort volontaire. Au rebours de toute une littérature le posant comme le symbole de la liberté individuelle, le suicide est au contraire un acte éminemment social qui est susceptible, à ce titre, de faire l’objet d’une approche politique volontariste. Arrêtons-nous un instant sur le rapport entre le personnel et le collectif dans l’acte suicidaire: si je choisis ma mort pour moi, mon geste s’inscrit dans une réalité sociale. Le protocole diffère selon les âges, les catégories sociales, voire selon l’actualité ou la culture. Ainsi, la mort par immolation de Mohamed Bouazizi en Tunisie, fin 2010, a «inspiré» le mode de suicide d’autres personnes ailleurs dans le monde, mais aussi en France puisque le 26 avril 2011, Rémi L., un cadre de France Télécom, mettait fin à ses jours en s’immolant lui aussi par le feu à Mérignac, en Gironde… Deux aspects sont à prendre en compte, l’un philosophique, l’autre sociologique. Au niveau philosophique, si la mort volontaire est bien l’illustration d’une liberté individuelle, c’est pourtant d’une liberté particulière dont il s’agit. C’est là que l’aspect sociologique intervient : en 1897, Émile Durkheim publiait Le Suicide, une des œuvres fondatrices de la méthode sociologique consistant à reconnaître l’existence de faits sociaux derrière ce «choix individuel» qu’est la mort volontaire et à traiter ces faits «comme des choses». Plus d’un siècle après, force est de constater qu’au pays de Durkheim, le suicide n’est toujours pas considéré comme un fait social et que manque la volonté politique pour prévenir un acte dans lequel se lit aussi l’état de la société.</p>
<p>La France est en retard dans la lutte pour la prévention du suicide. Ce retard provient en premier lieu d’une cécité sur la réalité du phénomène. L’approche pluridisciplinaire manque pour cerner à la fois l’ampleur et la complexité de l’acte lui-même. Pourtant, la crise que la France traverse depuis 2008 devrait inciter à se pencher sur la situation de notre pays. On sait, par exemple, que la crise de 1929 a vu le nombre de suicides presque multiplié par deux aux États-Unis en 1931; une étude récente vient de montrer que le taux de suicide avait lui aussi bondi de 40% en Grèce depuis 2008. Et en France? Rien. Aujourd’hui, nul ne sait comment calibrer l’impact de la crise économique de 2008-2009 en matière de suicides ou de tentatives. Impossible d’agir en temps réel.</p>
<p>Alors qu’il suffit simplement de discuter avec les avocats spécialisés pour comprendre l’importance du phénomène, aucune donnée n’est disponible qui permette d’estimer le nombre de suicides dans lesquels le surendettement a joué un rôle. On ne sait pas non plus situer les impacts du travail. Comme on l’a vu, l’énergie se perd à pousser la justice à rechercher un lien d’imputabilité direct. Pourtant, l’entreprise demeure un des seuls lieux de stabilité et de solidarité humaine à qui la société comme les individus demandent de plus en plus d’assumer sa part de responsabilité. Comment est-ce possible si elle ignore l’impact du travail sur la vie et la mort de ses salariés. Il existe par ailleurs des dizaines de milliers de statistiques inutilisées. Autre aspect, d’ordre économique celui là, un grand nombre de personnes tentant de mettre fin à leurs jours, pour se soustraire aux difficultés qu’elles rencontrent, connaissent souvent de lourdes séquelles somatiques. Aucun indicateur précis ne permet, à ce jour, de situer les coûts directs et indirects des crises suicidaires.</p>
<p>La somme de ces drames et l’ensemble de ces manques ont conduit à remettre en selle une idée déjà avancée par le Conseil économique et social au début des années 1990, la création d’un observatoire des crises suicidaires en France. Au printemps 2011, une lettre ouverte à Xavier Bertrand, ministre de la Santé et du Travail, était publiée dans le magazine L’Express, réclamant la création d’un observatoire des crises suicidaires. Non pas un observatoire pour se contenter d’observer, mais pour agir et constituer une avancée en matière de prévention. Cette lettre a donné lieu à une réponse de la part du ministre, déclinant la proposition d’un observatoire.<br />
L’initiative n’est toutefois pas morte avec la réponse du ministre. Quelques semaines plus tard, Le Monde publiait une tribune rédigée par le professeur Michel Debout et quelques intellectuels, dont les universitaires Norbert Alter, Marcel Lourel et Vincent de Gaulejac, reposant la question de cet observatoire et de son actualité. Enfin, le 23 mai 2011, quarante-quatre personnalités issues du monde de la médecine, de la prévention, de l’université, des entreprises ou des partenaires sociaux signaient un appel dans le quotidien Libération pour réclamer la mise en place de cet observatoire, indépendant, pluridisciplinaire et doté de moyens propres. Depuis, les quarante-quatre premiers signataires ont été rejoints par beaucoup d’autres venant d’horizons divers.</p>
<p>Il est parfois délicat de faire comprendre aux observateurs les raisons qui poussent un cabinet de prévention des risques professionnels, du moins son directeur général, à épouser un combat plus large que son seul cœur d’activité, au risque de l’emmener parfois loin de ses bases et sur le terrain politique. Dans les cinq dernières années, Technologia a dû intervenir sur plusieurs dizaines de crises suicidaires en entreprises. Au-delà de l’expérience acquise sur la manière de faire face à ces drames, force a été de constater que les données sur le suicide en France et les outils de prévention manquaient. En la matière, le seul discours qui semble prévaloir reste celui de la médecine, et en particulier de la psychiatrie.<br />
Or, le suicide met en cause les individus et le collectif dans leurs aspects sociaux, c’est-à-dire culturels, religieux, économiques, sociologiques et bien sûr politiques. C’est pour cette raison qu’il était nécessaire de sortir des frontières de la seule entreprise ou du seul discours médical: il fallait espérer mettre en relation les disciplines, les expériences et les engagements divers afin d’obtenir un cadre de réflexion et de travail sur la question du suicide. En effet, il n’y a d’experts et d’expertises que dans leur lien aux autres; qu’il s’agisse, en ce qui concerne Technologia, des salariés, des syndicalistes ou des employeurs dans une entreprise. On n’est pas expert tout seul ou dans le seul but d’instruire des individus à qui serait déniée la capacité de comprendre et d’agir. On est expert pour permettre à l’ensemble des acteurs de se ressaisir comme tels. Cette conviction, fondement de notre pratique, s’appelle aussi un engagement.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.revueforum.fr/2012/01/faire-de-la-prevention-du-suicide-une-grande-cause-nationale/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>«La liberté et l’autonomie sont aujourd’hui imposées par les employeurs et se retournent contre les salariés»</title>
		<link>http://www.revueforum.fr/2012/01/%c2%abla-liberte-et-l%e2%80%99autonomie-sont-aujourd%e2%80%99hui-imposees-par-les-employeurs-et-se-retournent-contre-les-salaries%c2%bb/</link>
		<comments>http://www.revueforum.fr/2012/01/%c2%abla-liberte-et-l%e2%80%99autonomie-sont-aujourd%e2%80%99hui-imposees-par-les-employeurs-et-se-retournent-contre-les-salaries%c2%bb/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 25 Jan 2012 16:52:36 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Agora]]></category>
		<category><![CDATA[Forum]]></category>
		<category><![CDATA[autonomie]]></category>
		<category><![CDATA[employeurs]]></category>
		<category><![CDATA[liberté]]></category>
		<category><![CDATA[Michela Marzano]]></category>
		<category><![CDATA[salariés]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.revueforum.fr/?p=864</guid>
		<description><![CDATA[Travaillons-nous réellement moins qu’il y a quelques années? Et si le stade ultime de la manipulation était de faire croire au salarié qu’il oeuvre avant tout pour son bonheur et son épanouissement? Décryptage des habits neufs de la subordination.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h3>Quels sont les principaux modèles d’organisation qui ont marqué le monde du travail?</h3>
<p>Pendant longtemps, le monde du travail était caractérisé par une organisation très hiérarchisée et extrêmement lisible. Deux camps cohabitaient –celui du salariat et celui du patronat– sans pour autant partager les mêmes références, habitudes et aspirations. Cette séparation des rôles était directement issue du XIXe siècle, et plus exactement des théories de l’ingénieur Frederick Winslow Taylor, reprises par Henry Ford. Il s’agissait d’instaurer une division du travail entre le concept et la réalisation, tout en parcellisant les activités pour maximiser la création de valeur. Au final, chaque ouvrier exécutait une tâche spécifique au sein d’une production de masse dont il devenait un rouage, un élément d’engrenage, comme l’a montré Chaplin dans «Les Temps modernes». Il ne serait venu à l’idée de personne de vouloir recueillir l’adhésion des salariés à un tel système et ces derniers n’auraient jamais pu s’imaginer que là résidait leur épanouissement personnel.</p>
<h3>De quand date le changement?</h3>
<p>Au milieu des années 1970, ce modèle tayloro-fordien est de plus en plus contesté. Alors que les ouvriers n’avaient pas attendu pour s’y opposer, ce sont les patrons qui, confrontés à la crise économique, décident de changer en faisant fabriquer des produits en plus petite série, dans des chaînes de production plus flexibles avec une main-d’œuvre plus «souple». Il faut d’abord vendre et ensuite commencer la production. Et vite. C’est le modèle Toyota. Tout cela s’accompagne de bouleversements dans l’organisation du travail: les travailleurs sont réputés «autonomes». On attend d’eux compétence et flexibilité, coopération et implication.<br />
En apparence, ces modifications pourraient sembler positives. Fini le taylorisme déshumanisant qui traite les hommes comme des machines et bienvenue dans un monde d’excellence dans lequel toutes les suggestions sont possibles pour peu qu’il s’agisse d’améliorer la qualité et la productivité!</p>
<h3>Quelle est l’origine de ce nouveau modèle?</h3>
<p>Pour la petite histoire, ce concept de management participatif ne tombe pas du ciel; il vient directement du Japon de la fin et des années 1930 où le but était de réunir dirigeants,<br />
cadres et salariés pour discuter des moyens d’augmenter la productivité, exactement comme les cercles de qualité des années 1960. Avant cela, ce sont les autorités militaires japonaises qui avaient imaginé ce système afin de mobiliser la population derrière leurs projets d’expansion coloniale. Dans un tel schéma, l’individu est soumis à la pression du groupe et à l’autodiscipline; ainsi se met en place une forme d’autocontrôle de nature corporative. L’instauration de primes au sein de l’équipe de travail crée une logique de concurrence et de contrôle réciproque. Il en découle une diminution du potentiel de résistance face à l’exclusion de ceux qui paraissent les moins adaptables et les moins compétents.</p>
<h3>Comment a-t-il pu s’imposer aussi facilement?</h3>
<p>Un tel bouleversement dans l’organisation du travail a été possible parce qu’il s’est appuyé sur un mouvement de fond qui travaillait la société. Au sortir des années 1960 et tout au long des années 1970, l’ordre ancien, hiérarchisé, vertical mais aussi rassurant, vacille. Il disparaît peu à peu sous la poussée d’une libération euphorique de l’individu qui aspire à devenir maître de son propre destin, à s’émanciper d’une société trop rigide, immobile, dans laquelle on faisait partie des collectifs bien identifiés. À l’origine, l’idée qui consiste à permettre aux personnes de s’affirmer indépendamment des attentes de la société n’est pas absurde. Mais, comme c’est souvent le cas, ces aspirations ont été instrumentalisées et se sont retournées contre la personne. Plus on est poussé à s’affirmer en tant qu’individu, plus on est considéré comme étant responsable non seulement de ses succès mais aussi de ses échecs, et plus on se dégage du collectif en croyant qu’on va pouvoir réussir indépendamment des autres, ce qui est faux.</p>
<h3>C’est le triomphe de l’individualisme?</h3>
<p>On passe ainsi de l’individualisme à une forme d’hyper individualisme qui n’est qu’un égoïsme absolu et conservateur puisqu’il oublie que seul, sans l’autre, je ne peux pas changer les choses.<br />
Pour employer une formule philosophique, l’égoïsme relatif signifie que je me concentre sur moi mais, en même temps, je sais que l’autre existe et qu’il y a des choses que je ne peux faire qu’avec l’autre car, dans une société, il faut travailler avec l’autre pour faire aboutir un certain nombre de projets. Dans l’égoïsme absolu, la figure de l’autre a complètement disparu car je crois, en tant qu’individu, que je peux tout faire indépendamment de l’autre; que celui-ci est même une sorte de pion que j’ai intérêt à utiliser, exploiter, pour mener mes propres projets.<br />
Depuis ce passage de l’égoïsme relatif à l’égoïsme absolu, il est devenu extrêmement difficile de reconstituer du collectif. Ces trente dernière années, on a poussé tellement loin l’idée que chacun était maître de son propre destin, était –pour reprendre la formule– entrepreneur de soi, qu’on a oublié que la confiance en soi ne pouvait suffire et remplacer la confiance envers les autres. Tout un discours idéologique s’est déployé pour nous convaincre qu’il y avait, dans le monde, deux catégories de gens: d’un côté les gagnants, ceux qui avaient suffisamment confiance en eux pour pouvoir oublier qu’ils avaient besoin des autres et, de l’autre côté, les perdants, ceux qui n’avaient pas suffisamment confiance en eux et qui continuaient à s’appuyer sur les autres; des assistés en quelque sorte.</p>
<h3>Ce discours s’est-il limité au domaine économique?</h3>
<p>Ce modèle volontariste a trouvé son point d’orgue durant la campagne présidentielle de 2007 avec les candidatures de Nicolas Sarkozy, qui proclamait «ensemble, tout devient possible» (comme s’il suffisait de vouloir pour pouvoir) et de Ségolène Royal, qui voulait «faire réussir la France», comme si la France était une entreprise. À l’époque, quand j’expliquais que la réalité ne pouvait pas être soumise à un modèle volontariste poussé à l’extrême, on me reprochait de prôner l’immobilisme –comme si l’immobilisme était la seule alternative au volontarisme! Il faut évidemment aspirer à changer la société, mais sans croire –ou faire croire– que tout est possible. Une anecdote amusante: en 2008, mon livre Extension du domaine de la manipulation sort au même moment où la crise explose et j’ai été contactée par plusieurs P-DG et managers qui souhaitaient que je leur donne des conseils pour remotiver leurs salariés. Mais, pour eux, la remotivation équivalait à montrer à leurs salariés qu’ils étaient les meilleurs sans pour autant augmenter leurs salaires. Or, on ne peut motiver un travailleur sans en passer par une hausse de salaire, qui reste quand même la principale contrepartie au travail fourni. Remotiver quelqu’un est aussi possible si on peut lui montrer que des transformations profondes vont être opérées. Naturellement, les entreprises n’en avaient aucune envie et restaient dans un modèle en vertu duquel les objectifs sont fixés par les directions et où les marges de manœuvre laissées aux salariés se limitent aux moyens qu’ils peuvent mettre en œuvre pour les atteindre. Au final, rien de changé: faire croire au salarié qu’il est autonome –alors que ce n’est pas le cas–, que tout dépend de lui, le responsabiliser pour pouvoir le culpabiliser.</p>
<h3>Au final, avez-vous malgré tout accepté ces propositions?</h3>
<p>Non. J’ai expliqué poliment que je n’étais pas la bonne personne à qui il fallait s’adresser pour ce genre de choses. Je ne supporte pas de dire quelque chose que je ne pense pas. Je sais également que le management participatif n’hésite pas à produire des discours qui présentent l’engagement dans le travail comme une manière de s’accomplir. On demande alors aux gens un investissement total, toute leur existence doit être vouée au travail, qui est présenté comme un moyen par lequel chacun peut et doit s’épanouir. Cela entraîne une subordination progressive de la pensée puisque le salarié doit trouver épanouissant ce qui l’aliène. Pour parvenir à un tel lavage de cerveau, le langage est une arme décisive, la parole n’a plus guère de valeur, si ce n’est d’être un moyen d’assujettissement. Il s’agit de pousser l’autre à donner son consentement à une nouvelle forme de servitude et, pour y parvenir, on a recours à un langage édulcoré. On ne<br />
parle plus de licenciements ou de suppressions d’emplois, mais de «plan social», de «plan de sauvegarde de l’emploi», de «restructuration» ou de «réorganisation». On annonce la main sur le cœur que trois mille emplois vont être supprimés mais qu’il n’y aura aucun licenciement… Dans le même ordre d’idées, j’ai toujours été très surprise par l’expression «partenaires sociaux» pour désigner d’un même mot les organisations patronales et les syndicats de salariés. Cette expression très ambiguë, mais passée dans le langage courant, camoufle la réalité des rapports sociaux. Partenaires de quoi? C’est l’expression qui me choque le plus et j’ai mis d’autant plus de temps à la comprendre qu’elle n’a pas d’équivalent en italien.</p>
<h3>Vous dites aussi que l’expression «ressources humaines» est un oxymore…</h3>
<p>Comment a-t-on pu arriver à qualifier l’être humain de «ressource» sans que cela ne choque personne? Il y a dans cette expression une contradiction interne qui cherche à humaniser ce que, par définition, on exploite (les ressources). Mais en fait, c’est reconnaître implicitement que l’être humain est une ressource, manipulable comme n’importe quelle autre. Bien sûr, l’exploitation de l’homme dans le cadre du travail existait avant cette formule. Dans Misère de la philosophie, Marx décrivait avec précision «le temps ou toute chose, morale ou physique, devenue valeur vénale, est porté au marché». Mais dans l’expression «ressources humaines», il y a plus que l’idée de marchandisation de l’homme. Il y a cette espèce de dialectique qui se mord la queue: les hommes sont des ressources, donc des choses et, en même temps, les ressources sont humaines et ne sont donc plus de simples choses. Cela a l’air absurde mais ça ne l’est pas: en instrumentalisant le langage, l’idéologie contemporaine sape la possibilité d’une critique radicale de l’exploitation humaine. «Compétences», «exploitabilité», «épanouissement personnel», «autonomie »… Le nouveau management charrie ce que Michel Lallement appelle joliment «une nouvelle culture de la contrainte et de la domination». Son efficacité réside dans le fait que ses promoteurs l’imposent en déployant toute une vulgate basée sur l’autonomie et la responsabilité qui fait croire aux gens qu’ils sont libres et maîtres de leur destin.</p>
<h3>L’autonomie n’est-elle pas synonyme de liberté?</h3>
<p>Officiellement, le langage du management moderne affirme que chacun est responsable de sa propre existence, qu’en s’impliquant dans son travail, il va se réaliser et que l’entreprise est justement là pour lui offrir la possibilité de se réaliser en toute liberté. Mais de quelle liberté s’agit-il lorsque chacun est en fait enfermé dans une cage dorée dans laquelle l’horizon se limite aux objectifs fixés par la direction? Plus ou moins autonomes dans les moyens qu’ils peuvent mettre en œuvre pour remplir les objectifs qu’on leur assigne, les salariés sont en fait de plus en plus contrôlés. Les nouveaux moyens de communication (internet, téléphone portable, GPS) constituent autant de bracelets électroniques qui relient le salarié à son entreprise.</p>
<p>La liberté et l’autonomie, hier revendiquées pour s’émanciper de la hiérarchie, sont aujourd’hui imposées par les employeurs et se retournent contre les salariés. En fait, les entreprises fonctionnent en juxtaposant des valeurs qui ne sont pas conciliables. Par exemple, il suffit d’observer les offres d’emploi –notamment issues des grandes entreprises– pour constater qu’elles se présentent comme un lieu où chacun pourra s’épanouir et exceller. Danone travaille pour la santé, Areva œuvre pour un monde meilleur, etc. Cette présentation flatte le candidat et le pousse à s’investir à fond. Mais le piège se referme car les critères d’excellence sont imposés par l’entreprise, les évaluations sont de plus en plus sophistiquées et contraignantes. En fait, il est impossible de s’épanouir en excellant car les contraintes qu’il faut endurer pour exceller aliènent l’individu en le réduisant à son travail. Autre exemple, on demande au salarié engagement et flexibilité. En clair, il est demandé au salarié de se montrer enthousiaste, de croire en ce qui lui est demandé et de mobiliser toute son énergie pour réussir à remplir les objectifs. Mais il arrive souvent que les objectifs changent, voire que les priorités soient bouleversées.Et le salarié est prié de se lancer, avec le même enthousiasme qu’auparavant, dans le nouveau projet.</p>
<h3>C’est de la schizophrénie organisée?</h3>
<p>Comment peut-on être à la fois malléable et engagé? S’impliquer à fond tout en étant prêt à se détacher vite pour passer à une autre tâche? Pour y parvenir, il faut façonner un nouveau type d’homme: un homme girouette, sans épaisseur, modulable comme de la pâte à modeler, dépourvu de capacité d’analyse et d’esprit critique, mi-esclave mi-robot. Comment établir des relations durables alors qu’on doit sans cesse passer d’une tâche à une autre, d’une région, voire d’un emploi à l’autre? Et qui va s’intéresser à un individu si éphémère, si précaire?</p>
<p>Il en va de même pour le binôme «employabilité-confiance». Pour le patronat, il a remplacé la vieille problématique subordination (acceptée par le salarié) &#8211; sécurité de l’emploi (fournie par l’employeur). Dorénavant, le salarié doit travailler à son employabilité, être proactif, etc. et l’entreprise doit lui donner les moyens de «développer son portefeuille de compétences»… Mais ce nouveau contrat, défini par le patronat, est biaisé car les compétences réclamées au salarié sont un concept flou dont la définition varie au gré du patronat. En fait, la notion de compétence ne sert qu’à habiller le passage, pour le travailleur, d’une obligation de moyens –comme c’était le cas quand il s’agissait de qualification– à une obligation de résultats, naturellement, car les compétences ne sont jamais définitivement acquises.</p>
<p>Comment, dans ces conditions, peut-on faire confiance, c’est-à-dire s’en remettre à quelqu’un dont on n’a pas à se méfier, quelqu’un capable de tenir ses engagements, d’obéir à des règles claires en toute honnêteté? Et comment l’entreprise peut-elle inspirer confiance –respecter ses engagements–, elle qui prône la flexibilité et l’adaptabilité?</p>
<h3>On entend aussi beaucoup parler de chartes éthiques et de Responsabilité sociale des entreprises (RSE)…</h3>
<p>Le concept d’éthique des affaires nous vient, bien sûr, des États-Unis et a séduit de nombreuses entreprises, surtout au sein du CAC 40. Les entreprises se proclament «citoyennes»: elles créent des fondations, œuvrent pour l’environnement, financent des écoles pour les enfants et des réserves pour les pandas: elles sont presque en lice pour réclamer le prix Nobel de la paix et le statut de bienfaiteur de l’humanité. Derrière tout ce fatras de bons sentiments, il apparaît que le mot «éthique» ne vise qu’à protéger l’entreprise de toute critique qui pourrait lui être adressée. J’ai passé pas mal de temps à analyser les chartes éthiques de grandes entreprises. Certes, les engagements sont flous et les modalités d’application encore plus. Mais elles en disent long sur l’idéologie qui les sous-tend. Il s’agit notamment de masquer les rapports de force, d’en appeler à la «maîtrise de soi», à «l’esprit de responsabilité». La quête permanente de la performance y côtoie la glorification d’un modèle managérial parfait, fondé sur l’écoute et la proximité en lieu et place du dialogue social.</p>
<h3>Et la RSE?</h3>
<p>Tout cela est au service d’une grande cause: la Responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) selon laquelle l’entreprise ne peut plus ignorer le monde dans lequel elle vit. De son poids découlent des devoirs et des responsabilités nouveaux. Au passage, cette notion a débordé jusque dans la sphère politique puisqu’en 2001, la Commission européenne a publié un livre vert visant à promouvoir la RSE et que, la même année, le Parlement français en a repris certaines dispositions dans la loi sur les nouvelles régulations économiques. Mais au-delà des discours, que reste-t-il de ce catalogue de bonnes intentions? Rien ou presque qui ne puisse masquer l’évidence: la RSE est avant tout une opération de communication, de marketing, qui permet aux sociétés de se fabriquer une image en interne comme en externe. On «fait» de l’éthique comme on «fait» de la publicité. C’est tendance, ça porte beau et ça se vend bien…</p>
<p>Au-delà, la RSE revêt ainsi un caractère plus spécieux. Elle mène à conférer aux entreprises une légitimité nouvelle au moment où celles-ci éprouvent quelques difficultés à camoufler leurs failles.</p>
<p>Enfin, en édictant un certain nombre de règles qui viennent télescoper et relativiser d’autres normes plus contraignantes tels les droits nationaux, le nouveau management cherche à imposer, sur le plan culturel, sa vision culturelle du monde.</p>
<h3>Quelle est aujourd’hui la place du travail dans la vie des individus?</h3>
<p>En théorie, sur le plan historique, la durée du travail tend officiellement à diminuer. En pratique cela ne va pas de soi, car le travail va bien au-delà des heures rémunérées. Parce que son intensité et sa pénibilité augmentent, le travail occupe une place de plus en plus importante dans la vie des gens. Ainsi, il déborde de plus en plus dans la vie privée, notamment à cause des nouvelles technologies et de l’investissement intellectuel auquel sont soumis un nombre croissant de salariés.</p>
<p>Dans le même ordre d’idées, je connais beaucoup de personnes qui viennent quand même travailler alors que leur état de santé exigerait qu’elles s’arrêtent. Voilà pourquoi j’ai trouvé particulièrement insupportable le mauvais procès qui a été fait par certains responsables politiques contre les arrêts maladie et leur indemnisation. Et je ne parle pas de toutes les heures de travail qui ne sont pas payées, un peu comme les pauses qui n’en sont pas, etc. Au bout du compte, il y a un décalage et un paradoxe. Le décalage se situe entre le temps de travail officiel, payé, et le travail réellement effectué. Le paradoxe tient au fait qu’il y a des gens qui n’arrivent pas à trouver du travail et d’autres qui travaillent beaucoup trop. Étant donné le nombre de chômeurs –là encore officiel, mais aussi réel–, je trouve qu’il y a de moins en moins de gens qui travaillent, mais ils travaillent de plus en plus.</p>
<h3>Le vérifiez-vous dans votre environnement professionnel?</h3>
<p>Pour ce qui est de l’Éducation nationale, c’est flagrant. Avec de moins en moins de personnel, nous devons fournir une quantité de travail qui ne cesse d’augmenter. On nous demande d’enseigner, de faire de la recherche et d’accomplir tout un tas de tâches administratives qui étaient auparavant du ressort du personnel administratif. Mais comme de nombreux postes administratifs ont été supprimés, les enseignants se retrouvent obligés d’assurer le secrétariat. Arrive un moment où il faut procéder à des arbitrages, ce qui signifie, en clair, faire des sacrifices. Et comme il est hors de question de sacrifier les étudiants, je me retrouve à recevoir des étudiants durant les weekends, les vacances, bref sur mon temps libre et je suis loin d’être la seule. En définitive, le temps libre n’est plus du temps libre.</p>
<h3>Votre livre Extension du domaine de la manipulation a été aussi édité en Italie. Quel accueil a-t-il reçu?</h3>
<p>Après la traduction, j’ai eu énormément de retours de la part de gens qui m’ont écrit pour me remercier de les avoir aidés à mettre des mots sur des situations vécues. Le livre s’est d’ailleurs plus vendu en Italie qu’en France alors qu’en principe, c’est souvent le contraire. Je n’ai pas d’explication précise, mais je crois que cela est dû au fait que l’Italie est un pays dans lequel le sens du collectif est encore fort, plus qu’en France. C’est un pays plein de contradictions, avec une partie de la population qui porte Berlusconi au pouvoir et une autre qui conserve un espoir de rébellion très fort. Je suis paradoxalement plus inquiète de la situation en France. L’égalité, valeur officielle de la République, est de plus en plus malmenée, remise en cause dans les faits. Il existe un risque de se retrouver dans une situation paradoxale où l’égalité serait toujours affichée, mise en bandoulière, avec une multiplication des inégalités, et en face, une certaine passivité, un certain fatalisme.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.revueforum.fr/2012/01/%c2%abla-liberte-et-l%e2%80%99autonomie-sont-aujourd%e2%80%99hui-imposees-par-les-employeurs-et-se-retournent-contre-les-salaries%c2%bb/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>2</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>La division sexuée du travail et l’émancipation des femmes sont-elles compatibles?</title>
		<link>http://www.revueforum.fr/2012/01/la-division-sexuee-du-travail-et-l%e2%80%99emancipation-des-femmes-sont-elles-compatibles/</link>
		<comments>http://www.revueforum.fr/2012/01/la-division-sexuee-du-travail-et-l%e2%80%99emancipation-des-femmes-sont-elles-compatibles/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 25 Jan 2012 16:52:36 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Agora]]></category>
		<category><![CDATA[emancipation]]></category>
		<category><![CDATA[femmes]]></category>
		<category><![CDATA[Hélène Périvier]]></category>
		<category><![CDATA[sexe]]></category>
		<category><![CDATA[Travail]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.revueforum.fr/?p=858</guid>
		<description><![CDATA[Même si elles ont toujours travaillé, l’accès des femmes au salariat à partir des années 1960 leur a permis de conquérir une autonomie économique. Mais cette émancipation demeure inachevée et il reste beaucoup à faire pour parvenir à l’égalité réelle.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>L&#8217;entrée massive des femmes dans le salariat à partir des années 1960 a été l’un des bouleversements majeurs qu’ont connu nos organisations économiques et sociales modernes. Sans doute n’avons-nous pas pris la mesure du déséquilibre qui en a résulté, comme le souligne Gosta Esping-Andersen1 (2009). Or cette «révolution tranquille» (Goldin2, 2006) a un prix, celui de la persistance des inégalités entre les sexes: inégalités dans la répartition du pouvoir économique, inégalités dans la reconnaissance individuelle et dans les possibilités de réalisation qui s’offrent à chacun. L’émancipation des femmes portée par leur entrée dans le salariat s’est arrêtée au milieu du gué, quand il s’est agi de répartir le gâteau et non plus de le faire grossir.</p>
<p>Incontestablement, le travail salarié des femmes leur a permis d’acquérir une autonomie économique vis-à-vis de leur conjoint et des autres membres de la famille. Pour autant, leur insertion sur le marché du travail leur est moins favorable que pour les hommes et elles sont toujours chargées de l’essentiel des tâches domestiques et familiales. Pour comprendre la tension qui existe entre le travail des femmes et leur émancipation pleine et entière, il faut s’interroger sur le partage du travail entre les sexes et sur la façon dont est organisée économiquement, socialement et politiquement la division sexuée du travail. L’entrée des femmes dans le salariat a conduit à un «détricotage» des relations entre les sexes caractéristiques du modèle «Monsieur Gagnepain et Madame Aufoyer», sans qu’il ne soit pour autant jamais complètement abandonné. Comment ouvrir à nouveau une perspective positive visant le renouvellement des relations sociales et économiques entre les sexes?</p>
<p>La perspective historique longue permet de relativiser le caractère apparemment immuable du modèle «Monsieur Gagnepain et Madame Aufoyer». Il repose sur une spécialisation des rôles au sein des couples: monsieur pourvoit aux ressources de la famille et madame se consacre intégralement aux tâches domestiques et familiales</p>
<h3>Une mise en perspective historique</h3>
<p>Tout d’abord, les femmes ont toujours travaillé, c’est la reconnaissance de ce travail, son encastrement dans l’économie de marché qui a changé. Il n’est pas aisé de reconstruire l’histoire de la division sexuée du travail avec les instruments de mesure statistique modernes: activité, chômage, emploi ne sont pas des concepts adaptés pour penser et mesurer les tâches de chacun dans l’ère préindustrielle (Thélot et Marchand1, 1997; Fouquet2, 2004). Mais il est possible de tracer au moins grossièrement les évolutions de l’organisation du travail. Les tâches dévolues aux femmes et aux hommes sont depuis longtemps différentes, mais cette division sexuée du travail prend des formes et des degrés différents selon les lieux et les époques (Middleton3, 1988). L’organisation économique autour d’un ordre sexué se fondait sur un ensemble d’interdictions juridiques pour les femmes de pratiquer certains métiers, dans certaines corporations. L’incapacité juridique des femmes est été le fil conducteur de la division sexuée du travail assise sur la domination masculine. Même si les femmes ont su contourner et parfois se jouer de cette situation (Fontaine4, 2008).</p>
<p>Le processus d’industrialisation, qui se diffuse en Europe au début du XIXe siècle, a été un tournant important de l’organisation économique sexuée. La famille comme unité de production a laissé place aux manufactures puis aux usines, ce qui a rendu plus nette la séparation entre travail reproductif et productif en opérant un déplacement du lieu de travail productif de l’atelier familial à l’usine. Ce nouveau système économique marque le début de l’ère du salariat. On assiste alors à une modification progressive de la participation traditionnelle au processus productif des membres de la famille (adultes et enfants, hommes et femmes). La stigmatisation du travail des femmes comme cause de la mortalité infantile va se développer autour d’arguments naturalistes visant à justifier l’infériorité des femmes. Ces forces vont chercher à décourager le travail salarié des femmes. Elles sont jugées faibles, fragiles, moins aptes au travail que les hommes. Seule l’ouvrière est stigmatisée, les métiers traditionnellement exercés par des femmes sont quant à eux parfaitement acceptés et intégrés socialement (lingères, brodeuses, domestiques…). Petit à petit un nouveau modèle s’impose: aux hommes le travail en usine, et aux femmes de s’occuper de la sphère familiale, elles doivent être protégées de la dureté du travail productif en usine. On voit alors émerger un cadre législatif protecteur venant restreindre les possibilités d’emploi des femmes dans le secteur industriel.</p>
<h3>L’âge d’or de «Monsieur Gagnepain et Madame Aufoyer»</h3>
<p>À la fin du XIXe siècle, le développement progressif du droit du travail accompagne l’avènement de la société salariale. Selon Robert Castel: «La propriété sociale, une invention élaborée à la fin du XIXe siècle, consiste à mettre à la disposition de tout citoyen un type de ressources particulier: non pas la possession directe d’un patrimoine privé, mais un droit d’accès à des biens et à des services collectifs qui ont une finalité sociale.» Progressivement, le salariat devient alors la «matrice de l’intégration dans la société», grâce au plein emploi qui prévaut dans l’économie de l’après-Seconde Guerre mondiale et grâce aux droits sociaux garantis aux travailleurs salariés et à leurs familles. Mais cette société salariale repose sur une division sexuée du travail qui ne laisse aucune possibilité d’émancipation aux femmes: seuls les hommes sont membres à part entière du salariat. Les femmes, elles, sont «au foyer», chargées de la famille mais considérées comme à charge de leur conjoint. Elles n’obtiennent pas de droits propres, donc la propriété sociale n’est pas la leur mais celle de leur mari, dont elles ne sont qu’«ayants droit». Le système de protection sociale tel qu’il est pensé en 1945 repose sur la famille comme unité de base avec l’homme comme chef de famille. Le salariat se construit sur le modèle de l’homme pourvoyeur de ressources et de la femme inactive au foyer.</p>
<p>D’une certaine façon, les réticences à l’activité des femmes qui avaient émergé au XIXe siècle sont institutionnalisées et normalisées dans le système de protection sociale. Il élargit aux ménages modestes la possibilité d’une organisation familiale spécialisée. Le travail domestique effectué par la femme ne trouve aucune reconnaissance économique. Ainsi, la division sexuée du travail est encouragée et accompagnée par des normes juridiques, politiques et sociales: droit du travail et droit de la protection sociale, droit de la famille. L’âge d’or du modèle de «Monsieur Gagnepain et Madame Aufoyer», que l’on peut situer dans les années 1950, ne laisse pas de place à l’émancipation économique des femmes. Pourtant à partir des années 1960, les femmes vont entrer massivement dans le salariat. Comment expliquer la remise en cause de ce modèle économique et social?</p>
<h3>Salariat et émancipation des femmes</h3>
<p>La montée en charge du salariat des femmes a marginalisé le modèle de «Monsieur Gagnepain et Madame Aufoyer», de sorte qu’aujourd’hui il n’est plus la norme: le plus souvent les deux membres du couple travaillent, même si la présence de jeunes enfants et le nombre d’enfants pèse encore sur l’activité des femmes. Comment comprendre la remise en cause de l’ordre sexué institutionnalisé par le système de protection sociale? Plusieurs facteurs expliquent concomitamment l’entrée massive des femmes dans le salariat, ces facteurs étant intimement liés les uns aux autres. Tout d’abord, les facteurs politiques issus de la demande d’émancipation des femmes qui se diffusent avec les mouvements féministes des années 1970 et dont le poids se fait de plus en plus lourd: ils revendiquent l’autonomie financière des femmes et de nombreux autres droits (légalisation de l’avortement, modification du droit de la famille…).</p>
<p>Plusieurs facteurs techniques et économiques expliquent aussi ce changement de comportement. Les gains de productivité dans la production domestique (l’arrivée de la machine à laver, du lave-vaisselle, a changé le mode de production domestique…), qui devient moins chronophage pour les femmes. Un autre élément central est l’accroissement du besoin de main-d’œuvre durant les Trente Glorieuses et donc la nécessité de recourir au travail des femmes pour élargir la base de la population active. Progressivement l’étau se desserre, et certains dispositifs qui visaient à promouvoir le modèle de la femme au foyer sont revus: par exemple l’allocation de salaire unique, qui était versée aux couples dans lesquels la femme ne travaillait pas, est progressivement supprimée. Cette période de croissance économique est aussi celle du changement du tissu productif de l’économie avec le développement du secteur des services, porteur de créations d’emplois que l’on qualifie de «féminins». Ce secteur est donc davantage propice à l’embauche de femmes que ne l’est le secteur industriel. L’augmentation du niveau d’éducation des femmes a entraîné une présence active sur le marché du travail de cette population de plus en plus qualifiée. Enfin, les profonds changements dans les comportements démographiques (sous l’impulsion notamment de la diffusion des moyens de contraception, du changement des calendriers des naissances) constituent un moteur de l’entrée des femmes dans l’emploi salarié. Les femmes ont prolongé leurs études, retardé leur mise en couple et leur maternité afin de s’assurer au préalable de leur insertion sur le marché du travail (Goldin, 2006; Esping-Andersen, 2009).</p>
<p>En travaillant, les femmes ont pu obtenir un salaire et des droits sociaux propres. Cette autonomie économique que procure le salaire a été incontestablement un moyen d’émancipation des femmes. Pour autant, ce phénomène n’est pas synonyme d’égalité, loin de là. Le marché du travail, s’il est porteur d’autonomie économique pour les femmes, ne produit pas l’égalité de lui-même. Le poids des normes de genre a conduit à une reproduction de l’ordre sexué (Sénac1, 2007) sous d’autres formes dans l’emploi, que les forces du marché seules ne sauraient défaire, et qu’elles peuvent même renforcer. La recomposition de la division sexuée du travail L’entrée des femmes dans le salariat s’est accompagnée d’une forte ségrégation de l’emploi. Les pays dans lesquels les femmes sont les plus actives sont aussi ceux dans lesquels le marché du travail est le plus segmenté (Gilles2, 2008). Les femmes et les hommes n’évoluent pas sur les mêmes segments du marché du travail. Le taux de féminisation, qui mesure la proportion de femmes dans une profession, montre que le genre est un organisateur puissant sur le marché du travail: 99% des assistantes maternelles, 98% des employés de maison ou encore 80% des caissiers et agents de distribution sont des femmes (Méron, Okba,<br />
Viney3, 2006).</p>
<p>Les femmes sont surreprésentées dans les secteurs de l’éducation, du social, du care… En caricaturant à peine, on peut dire qu’elles font les mêmes tâches qu’auparavant, lorsque beaucoup d’entre elles étaient «au foyer», mais cette fois-ci hors de la famille et en échange d’une rémunération. La garde des jeunes enfants est illustrative de ce point: des femmes qualifiées recourent aux services de femmes moins qualifiées pour s’occuper de leurs enfants pendant leur journée de travail. La garde des jeunes enfants reste une affaire de femmes… Inversement, 20% des informaticiens sont des femmes, ou 34% des ouvriers dans la manutention. L’indice de ségrégation professionnelle en France indique que pour obtenir un marché du travail non ségrégué, il faudrait qu’environ 25% des actifs occupés changent de métier. Les deux tiers de cette ségrégation professionnelle sont dus à la ségrégation éducative, d’où l’importance de l’orientation scolaire sexuée, et un tiers s’explique par l’allocation des emplois sur le marché du travail (Couppié et Epiphane4, 2006).<br />
Les femmes sont concentrées sur un éventail restreint de professions. En 2002, vingt familles de professions regroupaient 70% des femmes contre seulement 50% des hommes actifs. Les possibilités de choix de métiers sont donc moins larges pour les femmes que pour les hommes. Cette situation est stable, ces chiffres étaient respectivement de 76% et 53% en 1982 (Méron, Okba, Viney, 2006). À cela s’ajoute le fait que les secteurs dans lesquels évoluent les femmes sont moins rémunérateurs que ceux dans lesquels évoluent les hommes. Ainsi, l’image d’un marché du travail institution émancipatrice pour les femmes doit être relativisée, parce que la division sexuée du travail s’est reconstituée dans la répartition des métiers entre les sexes.<br />
Par ailleurs, l’entrée massive des femmes dans le salariat aurait dû entraîner une refonte profonde à la fois de l’organisation sociale, mais aussi familiale. Les pouvoirs publics ont pris acte, au moins partiellement, de ces changements en permettant l’externalisation d’une partie des tâches domestiques et familiales (prise en charge des jeunes enfants, subventions aux services à la personne…). Mais le fonctionnement familial, en particulier le partage des responsabilités au sein des couples, n’a pas évolué en proportion de l’investissement des femmes sur le marché du travail. Le nouvel ordre économique n’a pas été porteur d’un nouvel ordre sexué. Les femmes réalisent 80% des tâches domestiques et familiales, sur elles reposent donc encore le fonctionnement de la famille. Cet inégal partage des tâches est inerte, et c’est essentiellement l’extension des possibilités d’externalisation du travail<br />
domestique qui permet aux femmes de réduire leur temps de travail (recours à la livraison à domicile, aux repas déjà préparés); la participation des hommes aux tâches domestiques reste, quant à elle, d’une effroyable stabilité, comme le montre la dernière enquête «Emploi du temps» de l’INSEE (Ricroch et Roumier1, 2011).</p>
<h3>Le statu quo inégalitaire</h3>
<p>Ainsi, d’un équilibre défavorable à l’autonomie des femmes que constituait le modèle de «Monsieur Gagnepain et Madame Aufoyer», nous sommes passés à une situation de déséquilibre dans laquelle les femmes ont certes pu acquérir une certaine autonomie financière, mais sans jamais atteindre l’égalité. Elles ne peuvent pas progresser à l’égal des hommes sur le marché du travail et même celles qui n’ont pas d’enfants se voient suspectées d’un moindre investissement professionnel.</p>
<p>Le pouvoir émancipateur du marché trouve ses limites dans la sphère domestique. Du coup, les femmes sont moins actives que les hommes et ont des profils de carrière discontinus, liés à la formation de la famille: l’arrivée des enfants pèse sur l’investissement des femmes dans l’emploi et affecte leur évolution professionnelle. Elles sont plus touchées par le temps partiel que les hommes: 80% de l’emploi à temps partiel est occupé par des femmes et, qu’il soit pris pour raisons familiales ou qu’il corresponde à du sous-emploi, le caractère sexué du temps partiel en fait un frein majeur à l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Il entérine l’idée de la femme comme «travailleuse secondaire», et de l’homme «pourvoyeur principal de ressources»: on est donc passé du modèle de «Monsieur Gagnepain et Madame Aufoyer» à celui de «Monsieur Gagnepain et Madame Gagnemiettes». L’écart de salaires entre les sexes s’est stabilisé autour de 25%, il est la conséquence de ce déséquilibre. Il s’explique pour presque la moitié par le temps de travail (Ponthieux et Meurs1, 2006). Le temps partiel est donc un nœud incontournable de l’égalité professionnelle. Un tiers de l’écart de salaire est lié à la segmentation du marché du travail: les femmes sont surreprésentées dans des métiers moins rémunérateurs que ceux dans lesquels les hommes sont présents.<br />
La division sexuée du travail se double d’une moindre valorisation des secteurs féminins. Cette hiérarchie de rémunération des secteurs féminins et masculins peut se comprendre à l’aune de ce que l’anthropologue Françoise Héritier2 (1996) appelle la valence différentielle des sexes: construction sociale qui implique une opposition binaire, systématique et hiérarchique entre féminin et masculin. Comment expliquer que le secteur du social soit si peu rémunérateur alors qu’il est de plus en plus le point névralgique de nos sociétés (s’occuper des personnes âgées, des malades, des enfants)? Sa dévalorisation en fait un repoussoir pour les hommes et, en amont, pour les garçons qui désertent les formations professionnelles du type «sanitaire et social» (Vouillot3, 2007).</p>
<p>Les femmes qui ne se conforment pas à ce nouveau modèle «Monsieur Gagnepain et Madame gagnemiettes», en conservant des trajectoires professionnelles identiques à celles des hommes, sont sanctionnées pour cette transgression: elles n’auront pas accès aux postes à responsabilité et leur salaire sera marqué du sceau de leur sexe (Ponthieux, Meurs, Pailhé4, 2009). De même, les hommes qui transgressent les normes de genre en prenant, par exemple, un congé parental pour s’occuper de leur jeune enfant sont pénalisés et se heurtent à l’incompréhension des équipes dirigeantes. Ils sont perçus comme moins investis dans leur carrière que leurs collègues et sont stigmatisés.</p>
<h3>Vers un partage à égalité du pouvoir économique?</h3>
<p>La discrimination salariale ou à l’embauche est un élément persistant du fonctionnement du marché du travail. On ne peut attendre du marché qu’il efface toute forme de discrimination et, plus généralement, les inégalités, car il n’est pas certain que la «diversité» soit plus efficace dans le processus de production actuel… Certes, certaines grosses entreprises peuvent en retirer un gain en terme d’image, mais le marché ne peut pas corriger les biais sexués de l’organisation du travail (travail au sens général du terme).</p>
<p>Il est donc indispensable que le politique s’empare de cet objectif fondamental qu’est l’égalité, entendue comme partage à égalité du pouvoir. L’arsenal juridique est donc incontournable. Même si les lois sont dénaturées, détournées, ou si leur contenu se réduit comme peau de chagrin, elles constituent une condition nécessaire, mais non suffisante, au progrès dans ce domaine. Il faut ensuite que ces outils juridiques soient connus, accessibles et mobilisés pour que l’application du droit soit effective. Cette effectivité dépend aussi du caractère contraignant de la loi ( Junter et Ressot4, 2009): il n’y aura pas d’égalité sans sanction pour les acteurs qui ne la respectent pas. Comme il est question avant tout de partage du pouvoir, il faut que ceux qui le détiennent acceptent d’en céder une partie. La loi sur les quotas dans les conseils d’administration est un pas important. Auparavant, les administrateurs étaient déjà choisis sur la base de leur sexe: il fallait être un homme car, de ce fait, on était au bon endroit au bon moment dans les lieux où se décide l’accès à ce type de responsabilités. Imposer la présence de femmes n’est qu’un juste retournement de la discrimination positive qui existait par défaut en faveur des hommes.</p>
<p>L’État social doit porter l’égalité en son sein en repensant toutes les politiques publiques à l’aune de l’égalité, à commencer par la politique familiale et sociale. Or on sait que ce n’est toujours pas le cas: la loi sur le RSA, votée en 2009, exige l’activité de tout individu bénéficiant de la solidarité nationale, sauf pour les femmes en couple, la «maternabilité» de ces femmes primant sur leur «employabilité » (Périvier1, 2010). Il nous faut réfléchir à une répartition plus équilibrée du temps de travail entre les individus, les femmes travaillant plus et les hommes moins, et dans une perspective de cycle de vie. Encourager, et pourquoi pas contraindre, les hommes à prendre leur part de responsabilité dans la famille<br />
au nom de l’égalité entre les sexes est une piste à étudier. Passer à un système économique porteur d’égalité exige de repenser la valeur du travail. Il est certain qu’il va nous falloir innover pour repousser ce puissant organisateur économique et social qu’est le genre.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.revueforum.fr/2012/01/la-division-sexuee-du-travail-et-l%e2%80%99emancipation-des-femmes-sont-elles-compatibles/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Dire le travail: une histoire d’idées</title>
		<link>http://www.revueforum.fr/2012/01/dire-le-travail-une-histoire-d%e2%80%99idees/</link>
		<comments>http://www.revueforum.fr/2012/01/dire-le-travail-une-histoire-d%e2%80%99idees/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 25 Jan 2012 16:52:36 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Agora]]></category>
		<category><![CDATA[Forum]]></category>
		<category><![CDATA[Alain Rey]]></category>
		<category><![CDATA[lexique]]></category>
		<category><![CDATA[linguiste]]></category>
		<category><![CDATA[Travail]]></category>
		<category><![CDATA[vocable]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.revueforum.fr/?p=852</guid>
		<description><![CDATA[Travail, labeur, ouvrage, oeuvre...
Tout à la fois oppresseur et libérateur, le travail est un concept pluriel.
Sa diversité est présente dès l’origine et se déploie aussi dans les langues étrangères.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>La notion de travail est multiple, et s’exprime de diverses façons. Cette diversité d’approches est fonction de l’histoire sociale, et aussi, à chaque époque, de points de vue divergents.<br />
Ainsi, pour le physiologiste et le physicien, pour le philosophe, pour le sociologue, pour la perception courante de chacun, ce qu’exprime en français le mot travail et quelques autres (car il y a un vaste vocabulaire du travail), en anglais le mot work, en allemand arbeit, en italien lavoro, apparenté au français labeur, à l’anglais labour, en espagnol trabajo (quatre formes d’origines différentes), éclatent en nombreuses constellations mentales, où les notions de peine, d’effort, d’activité, de création, d’emploi, de moyens d’existence, de salaire, de communauté<br />
d’action ou d’intérêt, d’organisation et de révolution sociales, etc., occupent des places variables, l’accent étant mis sur l’une d’elles.<br />
D’autre part, les mots, ayant servi pendant des siècles à exprimer des réalités évolutives, transmettent, qu’on le perçoive ou non, un patrimoine d’idées et de sentiments. Ceux-ci, appartenant au langage, avec des formes différentes selon les langues, sont toujours collectifs, modelés et modifiés par l’état des sociétés et par les réactions à cet état –qui sont des idées, des réflexions, des attitudes, des jugements, des sentiments–, tous les contenus psychosociaux correspondant à une société ou à l’un des groupes formant cette société à un moment donné de l’Histoire.</p>
<p>Si les mots sont au service des idées, et de la connaissance du réel, ils ne cessent de les trahir, en changeant de sens et surtout de valeur sociale dans la communication. On fait de plus en plus référence, pour le mot français travail, à son origine formelle, latine, le mot tripalium, nom d’un instrument formé de trois pieux, devenu trepalium en bas latin. Ce mot pouvait désigner un instrument de torture. L’évolution phonétique normale de p en v, l’ouverture de la voyelle (i devenu e, puis a) assurent cette filiation, manifestée par le terme technique encore attesté au XXe siècle, concernant un dispositif pour immobiliser un animal; ce «travail» va disparaître avec le maréchal-ferrant. Il y a encore, du côté abstrait, l’emploi du mot travail pour les douleurs de l’accouchement (salle de travail, femme en travail). Retrouver la torture, la douleur, la peine dans le «travail» est un exercice mental utile, mais trompeur, car le vocable, par une longue évolution de sens, a investi des champs sémantiques différents.<br />
Le mot latin normal pour désigner ce que nous nommons travail est labor, à l’origine de l’italien lavoro, de deux mots français, labeur et labour, ce qui donne à réfléchir, ou encore de l’anglais labour pris au français. Or, le labor latin n’est pas beaucoup plus sympathique, de par son origine, que travail; en effet, le «labeur» latin supposait un effort fatigant, une épreuve, et d’abord, semble-t-il, une charge sous laquelle on plie, on chancelle –ce qu’exprime le verbe labare, généralement traduit par glisser. Cependant, en ancien français, le mot labeur, s’il s’applique surtout à un travail pénible, reste très distinct des vocables travail et travailler, qui entraînent l’idée de tourment, et qui sont moins usuels.</p>
<p>Sur le plan des concepts, ces emplois de travail et de labeur, avant le XVIe siècle, s’articulent sur les pratiques d’une société rurale, où le labour est fondamental comme travail à la fois pénible et productif, où le clivage entre peuple travailleur et chevaliers combattants, sans oublier le rôle du clerc, définit la structure sociale. Inutile d’ajouter que, dans une économie précapitaliste qui connaît encore le servage, la notion (notre notion) du «travail» est entièrement différente, s’appliquant à maintes activités aujourd’hui disparues (bien des artisanats) ou mécanisées<br />
(les travaux de la terre).<br />
Un texte du XIVe siècle intitulé Le combat de 30 Bretons [Anglais] montre à quel point les mots travail et labeur/labour avaient alors des emplois divergents, mais aussi qu’ils se rapprochaient et parfois interféraient.</p>
<p><em>Chevaliers d’Angleterre vous faictes grand pechié</em><br />
<em> de travailler le peuple qui laboure le blé</em><br />
<em> et la char [chair, viande] et le vin,</em><br />
<em> de quoy avons planté [grande quantité]</em><br />
<em> Si laboureurs ne fussent [s’il n’y avait pas de travailleurs], je vous dis mon pausé</em><br />
<em> [ma position, mon avis]</em><br />
<em> le noble couvendroit [devrait] travailler en l’aré [la terre]</em><br />
<em> au flayeul [au fléau], la houette [houe] et souffrir [subir] pauvreté</em></p>
<p>Ce texte illustre une manière de penser la société que nous dirions progressiste, et qui est morale. Les chevaliers ont tort de «travailler», c’est-à-dire de tourmenter, peut-être d’exploiter le peuple (mot plus stable) qui produit par son travail (on dit laboure) blé, viande et vin (agriculture, élevage, viticulture). Sans ces «laboureurs» (travailleurs), le noble –c’est le chevalier de tout à l’heure– devrait pour survivre manier le fléau pour battre le blé, et la houe, activité pénible qui se solde par la pauvreté pour ceux qui l’exercent. On voit le passage des mots de l’idée de «travail pénible mais productif» (labourer) à celle du même travail, encore plus douloureux car il se fait dans la misère (travailler, souffrir<br />
pauvreté). La proximité des notions entraîne, compte tenu de la spécialisation du terme labour, qui rendra le mot d’emploi malaisé dans son sens général, la progression des mots travail, travailler et travailleur, comme activité et catégorie sociale. Un autre mot d’ancien français qui exprime l’idée de «travail» est besoigne ou besongne. L’idée que le travailleur, le «laboureur», est dans le besoin subsiste, mal perçue, dans l’adjectif besogneux, tandis que le mot besogne s’est spécialisé, à côté de tâche, pour exprimer un travail imposé, sur un objectif précis. L’emploi<br />
général de besogne était encore très vivant au XVe siècle, lorsque Villon écrit, dans sa Ballade des menus propos:<br />
<em>Je connois quand besoigne ou chomme</em><br />
<em> Je connois tout, fors que [sauf ] moy mesme</em></p>
<p>Il nous faut traduire «besoigne ou chomme» par «travaille ou me repose», alors que le premier verbe a disparu et que le second, toujours vivant, a complètement changé de valeur: le chômage, étymologiquement, est le repos du moissonneur lors des plus fortes chaleurs (valeur assez proche de celle du «chômage technique » d’aujourd’hui). Ce qui souligne que la valeur des mots est toujours fonction des situations concrètes.<br />
Avant la période où se développent les manufactures, le travail rural domine la perception du phénomène, où s’articulent plusieurs idées-forces. Mais, à côté d’une signification très générale, englobant par exemple le travail intellectuel, existent d’autres formes d’activités productrices de valeur, comme celles que représentent les techniques professionnelles, appelées avant la révolution industrielle arts mécaniques. Ceux-ci sont opposés aux arts dits libéraux, art, d’origine latine (ars, artis) étant la traduction du terme –concept fondamental des Grecs, tekhnê– d’où vient technique.<br />
Le monde de l’artisanat, subdivisé en «métiers» (du latin ministerium; Marx s’est un peu fourvoyé en évoquant la parenté avec mysterium), suscite le lexique professionnel et celui de l’organisation, dont le mot-centre en français, à côté de métier, est corporation. Artisan, tiré de l’italien artigiano vers 1400, ne donnera naissance au mot et à la notion d’artisanat qu’au début du XXe siècle, lorsqu’on sentira le besoin de nommer une catégorie de travailleurs distincte de celle des «ouvriers» dans un univers de l’économie devenu capitaliste –avec son «stade suprême», selon Lénine, l’impérialisme colonialiste.<br />
Si l’artisan qui pratique un «art mécanique» est distinct du travailleur des arts libéraux et de celui des «beaux arts» (expression qui précède le sens moderne du mot art, fruit de l’influence allemande au tournant du XIXe siècle), tous pouvant relever du concept de «travail», c’est parce que ce concept est pluriel. Les divers mots qui l’assument, selon les langues, les sociétés et les époques, insistent sur tel ou tel de ses aspects: travail et labeur, on vient de le constater, sur l’activité pénible, souvent imposée, œuvre et ouvrage –de la famille du latin opus, operis– sur l’idée d’«énergie productive» et sur celle d’une élaboration par l’activité humaine organisée, d’éléments nouveaux du réel, distincts des productions de la nature. Cette idée aboutit à celle d’«œuvre», qui s’est anoblie en français comme en italien, avec par exemple l’opéra, l’œuvre musicale par excellence. C’est un autre monde, lié aussi à l’idée de «travail productif», que représente la famille du latin faber. Ce mot latin va servir à caractériser, à côté de la capacité mentale qu’indique sapiens, l’espèce humaine, considérée comme seule capable de «fabriquer» du nouveau: homo faber.</p>
<p>Quelles que soient ses modulations selon les langues, l’idée essentielle d’une double nature du travail, indiquée par deux origines distinctes pour les mots qui le nomment, n’est pas<br />
nouvelle. Le philosophe anglais John Locke opposait dans un texte politique le labour du corps humain, effort, fatigue, peine, au work de la main, producteur, créateur. Au XXe siècle, Hannah Arendt rappelle qu’en grec antique, le verbe ponein exprime la peine du travail de l’esclave, alors que c’est un dérivé d’ergon –qui a donné énergie– qui assume l’idée de mise en<br />
œuvre associée au travail libre. Dans cette société antique qui par ailleurs invente la polis, la cité (d’où police et politique) et le pouvoir du demos, le peuple des hommes libres (d’où démocrate), ces hommes libres se définissent, dans une opposition avec tout travail imposé, par une liberté d’employer son temps que désigne le mot skholê, «liberté pour l’esprit notamment dans la réflexion et l’étude» (de là, après institutionnalisation, les mots escole, scuola, school, etc.).<br />
Le travail-mise en œuvre, qu’il s’agisse de création intellectuelle ou matérielle, s’exprime dans les langues modernes par les descendants du grec ergon, du latin faber, du germanique werk, work qui est apparenté à ergon (origine indoeuropéenne), avec le double sémantisme de l’énergie active mobilisée pour accomplir une tâche, et de son accomplissement objet de jugement (un beau travail, du travail d’amateur). Mais on peut noter que cette double origine ne suffit pas à rendre compte de la notion généralisée du travail humain (oublions l’étymologie du mot, comme l’ont oubliée l’immense majorité des locuteurs). En effet, une des langues majeures dans l’élaboration de la conscience européenne, l’allemand, emploie à côté du mot werk un terme plus usuel, arbeit, et ses dérivés. Or, arbeit provient non d’une idée de peine ni de celle de création contrôlée (travail-labeur contre work), mais de celles d’un «héritage» (erbe) de misère (arme, «pauvre»). Si l’on se réfère à l’étymologie, l’arbeiter, qu’on traduit normalement en français par travailleur, est un pauvre orphelin, sans parents pour le nourrir, et ainsi condamné au labeur. Ce recours à l’étymologie conduisait l’écrivain allemand Ernst Jünger à refuser que l’on traduise en français son ouvrage Die Arbeiter<br />
par Le Travailleur qui, pour lui, connaisseur des langues, continuait à évoquer les tourments de la torture. Ce raisonnement d’érudit ne pouvait interférer avec l’usage réel et massif des mots. Ceux-ci sont en général oublieux de leurs origines, mais les traces de leur passé, je le pense, peuvent continuer de figurer dans les inconscients collectifs. Donc, Die Arbeiter fut bel et bien traduit plus tard en Le Travailleur, sans trahison majeure de la pensée de Jünger.<br />
À propos du terme allemand arbeit, on peut noter son emploi figuré dans la philosophie à partir de Hegel, qui théorise ce qu’il appelle Arbeit des Negativen, dans une démarche purement abstraite et spiritualiste. On pourrait évoquer aussi l’idée freudienne du «travail du deuil» (en traduction), sans oublier que Freud confère à la notion, sous l’étiquette du mot arbeit, un pouvoir d’«élaboration» (Verarbeitung, composé de arbeit) entre le physiologique, le somatique et le psychique, dans le lieu même où s’expriment les pulsions. Ce qui lui permet d’employer le même mot pour «le travail du rêve, du deuil» que pour la notion qui nous occupe, celle d’activité humaine à la fois contrainte et volontaire, activité à la fois oppressive et libératrice, psychophysiologique et sociale, au point que le philosophe Paul Ricoeur écrit: «Cette apothéose du travail […] m’inquiète. Une notion qui signifie tout ne signifie plus rien» («Travail et parole», dans Histoire et Vérité).</p>
<p>Pour échapper à l’insignifiance, qui guette tous ces grands mots que Valéry appelait des «perroquets» (il s’en prenait volontiers à liberté), on peut recourir à une analyse rationnelle de type cartésien, sans négliger la concrétisation sauvage des concepts distingués par des familles de mots d’origines diverses (beaucoup plus des deux qu’Hannah Arendt distinguait à partir du grec ancien), qui interfèrent, évaluent et se contredisent. Ainsi, depuis les considérations d’Aristote sur la création par l’action humaine, par exemple dans l’usage du verbe poiein (qui se cache dans poésie, activité de langage que notre Moyen Âge transformera en «découverte», en «trouvaille», avec les trouvères français et les troubadours occitans), jusqu’à la naissance de l’économie politique en Europe, le trajet du sens impose à la notion de travail humain des lignes directrices repérables par l’emploi d’ensembles lexicaux évolutifs, différents selon les langues. Se laisser guider par une langue, à condition qu’elle soit pertinente dans l’élaboration d’un concept général, sinon universel, est légitime. Ici, c’est la langue française, parfois confrontée à d’autres. Cela sans jamais perdre de vue que d’autres idiomes encore, lorsqu’ils ont influé sur la vision globale du monde, devraient être pris en considération: le chinois, l’arabe, l’hindi, le japonais… La construction d’un concept universel se heurte toujours au caractère partiel des sémantiques mises en œuvre.</p>
<p>Chaque langue, cependant, suffit à fournir des outils de pensée pour aborder le concept global du travail, au moins dans les parties de la planète où elle a pu servir de moyen d’expression et de communication. Dans l’espace méditerranéen antique, ce fut avec le grec et le latin; dans l’espace immense de l’Empire romain et de ses suites, le latin tardif, puis dans une répartition entre les principales langues européennes, exportées dans de nombreuses régions du monde. Ainsi, parmi beaucoup d’autres, le concept de «travail humain» a subi plusieurs révolutions, brouillées par la permanence apparente des mots. En français, si labeur a fortement reculé, travail, en se modifiant, est devenu un mot-clé dont la traduction est possible dans toute civilisation.</p>
<p>De manière durable, depuis la formation des vocables français, à partir du latin, du francique, du grec, avec les influences d’autres langues, les mots du travail, dans leurs usages, trahissent ou manifestent clairement une série d’éléments formateurs, qu’on peut désigner (imparfaitement) par les mots activité, action, création, production, fabrication (encore le latin faber), œuvre et ouvrage, ouvrier, et par ailleurs effort, peine, fatigue, avec des spécifications. Ainsi, à travailleur vont s’articuler un mot de la famille d’opus, «l’œuvre», à savoir ouvrier, mais aussi artisan (qui cache derrière le latin ars le grec tekhnê), paysan, dérivé de pays (il est en quelque sorte «assigné à résidence» par son statut), et aussi, issu d’une analyse de la société romaine, prolétaire. L’étymologie de ce mot est la dérivation de proles, «l’enfant qu’on nourrit, qu’on élève (cf. prolifique, prolifère)». Il<br />
renvoie à la classe sociale inférieure, considérée comme n’étant utile que par la production démographique. Appliqué à la réalité sociale antique dès le XIVe siècle, en français, le mot se trouve rarement à propos de la société moder ne (une fois au XVIe siècle), avant de s’imposer à l’époque des Lumières (Rousseau), mais dans le souvenir de son origine. Il va devenir une notion clé des premiers socialismes (le dérivé prolétariat est attesté en 1832). Avec le marxisme, sa signification va en quelque sorte pivoter: le prolétaire, par son nom, témoigne du fait qu’il n’est entretenu par celui qui l’emploie que pour survivre et se reproduire, assurant la relève du travail au service du capital. Les notions d’exploitation et d’aliénation s’articulent sur ce modèle.</p>
<p>Le début du XIXe siècle, postrévolutionnaire et traître à l’esprit révolutionnaire, en France, avec la restauration monarchique, est celui de l’essor du capitalisme et, par réaction, du socialisme. Un remaniement conceptuel majeur y correspond, avec un vocabulaire nouveau –celui des socialismes dits «utopiques», notamment le saint-simonisme, le plus influent, le fouriérisme, le plus poétique, le proudhonisme, le plus révolutionnaire. Tous seront vaincus par le modèle du marxisme et de ses suites mondiales. Cela, en relation avec l’évolution très rapide des techniques –côté «action humaine»– et des sciences dont les techniques dépendent –côté «connaissance du réel». Parmi les sciences nouvelles ou renouvelées, certaines envisagent le phénomène «travail». Elles font partie des «sciences humaines» (sens nouveau d’une expression ancienne) qui seront dites plus tard «sociales»; ce sont surtout l’économie (dite d’abord «politique») et la sociologie, mot tardif, dû à Auguste Comte (1839), mais idée ancienne, cachée dans des savoirs plus généraux.</p>
<p>Parmi les problématiques qui s’élaborent autour de la notion de «travail», certaines sont anciennes, comme celle du rapport qu’entretient le travail avec la liberté,<br />
de nature philosophique, domaine des généralités suprêmes et durables; d’autres sont renouvelées, d’abord dans la pensée théorique des économistes et des historiens des sociétés, puis par l’évolution des pratiques objectives, repérables par des mots-clés, que ceux-ci soient nouveaux ou qu’ils prennent des valeurs nouvelles. Par exemple, le passage, pour les lieux du travail organisé, de la fabrique (encore la famille du latin faber) à l’usine. Ce mot est le résultat normalisé d’une famille de formes dialectales du Nord de la France, toutes venues<br />
du latin o(p)ficina, résultat d’une combinaison très ancienne de opus, «ouvrage», et facere, «faire» (un emprunt a donné officine). Cependant, l’humble terme dialectal qui aboutit à usine s’applique au Moyen Âge à bien des lieux de travail: un atelier de brasseur, un moulin, une forge utilisant l’énergie hydraulique, etc., et ce n’est qu’au cours du XVIIIe siècle et surtout au début du XIXe qu’usine concurrence, puis remplace fabrique et manufacture. Usine va symboliser la grande industrie et le progrès technique (en 1842, naît par exemple l’expression usine à gaz). À côté des bureaux (où le travail se marie à l’idée d’emploi:<br />
les employés), à côté des ateliers, où l’artisanat continue de s’exprimer, des chantiers (mot du Nord, métaphore, comme chevalet, appliquée à un support), l’usine devient le lieu où labeurent les ouvriers, détachés malheureusement de leur rapport créatif à l’œuvre. L’évolution de mots anciens, venus du monde du travail (usine, chantier, localisés dans l’espace où la révolution industrielle se déploie en France: le Nord) ou de celui de l’activité inventive, ingénieuse (l’industrie est d’abord une qualité proche de la débrouillardise) vers l’expression d’un nouveau monde organisé pour que le travail humain se mette au service du progrès, et, de manière plus discrète, d’un employeur détenteur des valeurs du capital. Pour le capitaliste, mot du XVIIIe siècle qui rejoint significativement la finance, l’expression «un banquier capitaliste» est relevée en 1832, dans l’époque de la mutation économique et sociale de la France et de nombreux pays –un peu après l’Angleterre.</p>
<p>À partir des premières décennies du XIXe siècle, le concept de travail oscille donc entre sa généralisation (de nature morale, philosophique, théoricienne) et ses spécifications contradictoires, assorties d’extension de sens (par exemple, le travail pour «l’ensemble de ceux et celles qu’on nomme travailleurs, ouvriers, prolétaires»).<br />
Une idée générale de l’activité humaine orientée vers un résultat intentionné reste valable, quel que soit le mot sélectionné par une langue pour l’exprimer, à travers les civilisations et les époques. Cette idée fait l’objet de jugements, d’évaluations et d’attitudes mentales qui eux, ne sont pas universels, mais soumis aux opinions dominantes (en grec doxa) d’une société à un moment donné. Ce qu’on dit du travail dans une société rurale et artisanale, antique et esclavagiste, ne peut ressembler à ce qui s’en dit dans une société industrielle capitaliste. Et le passage des sociétés capitalistes du XXe siècle (y compris les capitalismes d’État colorés idéologiquement par un pseudo-marxisme sélectif ) à celles d’aujourd’hui, soumises au capitalisme financier mondialisé et spéculateur, constitue le fondement des réflexions actuelles sur le phénomène travail. Sur le plan général d’une psychologie abstraite et de la «philosophie», l’un des problèmes posés –on l’a indiqué– est celui des rapports entre travail et liberté.</p>
<p>Dans la pensée grecque antique, trois termes peuvent articuler la pensée du travail humain, celui de praxis, où un sujet crée l’acte et se modifie lui-même par<br />
un comportement et une volonté; celui de poiesis, lorsque le sujet crée quelque chose hors de lui-même; celui de tekhnê, visant un ensemble de savoirs acquis et une expérience préalable pour obtenir un résultat intentionné. La tekhnê est une méthode d’action et de travail sur la nature et le milieu.</p>
<p>Ce genre de considérations peut aboutir, à l’époque moderne, à une «métaphysique du travail», comme celle de Raymond Ruyer (Revue de Métaphysique et de Morale, 1949), pour qui le «travail» correspond à l’apparition de la liberté dans un simple «fonctionnement», même si le travail en question est imposé. Une telle attitude philosophique fait penser à toutes les pensées de moralistes cherchant à affirmer la liberté humaine dans les pires situations de contraintes. D’un point de vue plus concret (sociologique, par exemple), elle serait scandaleuse, sauf à réserver le nom de travail à l’activité créatrice non contrainte, et à nommer fonctionnement tout type de travail d’exécution imposé et effectué sans choix,<br />
sans implication personnelle. Mais cet usage contredit l’emploi observable des mots. Travail nomme à la fois la réalisation inventive et la réduction de l’humain au fonctionnement machinique, à la fois une réalité humaine personnelle et universelle et des réalités humaines collectives, sociales, spécifiques.</p>
<p>Ainsi, les jugements moraux positifs concernant le travail, chez les grands écrivains latins (Virgile, Ovide, Sénèque), s’articulent sur la valorisation des activités rurales, lieu d’harmonie entre l’homme et la nature, et sur la critique sociale de l’oisiveté et du luxe (Horace). Beaucoup plus tard, et encore chez des écrivains du XXe siècle comme Giono, le travail du paysan est célébré en contrepoint avec celui, mécanisé et parcellaire, de l’ouvrier d’usine. C’est que la révolution industrielle est passée par là. Et c’est parce que la division du travail, notion fondamentale pour la perception de ce thème, est intervenue, que le «travail» lui-même –en l’occurrence, arbeit– est dévalorisé par Nietzsche, qui<br />
oppose au concept hérité de «dignité du travail» celui du travail comme mise en œuvre de l’instinct de survie le plus élémentaire: «Qui pouvons-nous trouver d’autre dans la nécessité du travail de millions d’hommes que l’instinct d’exister à tout prix, ce même instinct tout-puissant qui pousse des plantes rabougries à étirer leurs racines sur la roche dure.» (L’État chez les Grecs, œuvres posthumes, p. 177).</p>
<p>Cependant, philosophes et écrivains ne font que réagir aux nouvelles conditions sociales du phénomène «travail», quand sont devenus clairs les effets de la mutation préindustrielle au tournant du XVIIIe siècle et celle de l’organisation économique vers la fin de ce siècle et au suivant. Dans le vocabulaire (français), les pauvres vont devenir des prolétaires, les artisans et leur organisation corporatiste (les «corps de métier») vont céder en partie la place aux ouvriers, les ateliers et les manufactures aux usines et à l’industrie ou à la mine. L’évolution est globale. Elle a été pensée sur le plan économique avant de l’être, les problèmes se posant avec plus d’intensité et pour un plus grand nombre, sur le plan appelé «social». Cet adjectif, employé au Moyen Âge, au sens du latin socialis, «relatif à une alliance», devient important au XVIe siècle, avec une valeur encore vague. Il se précise au<br />
XVIIIe siècle, avec par exemple le Contrat social de Rousseau, mais ce n’est que vers 1830 qu’il s’applique aux relations entre «classes» de la société, à l’époque où socialiste, puis socialisme prennent leur valeur actuelle, d’abord théorique avant qu’ils n’entrent en politique, vers 1848, année révolutionnaire en Europe.</p>
<p>Quant à la notion de «travail», qui s’articule à cette évolution de la perception des sociétés, elle a été analysée, après les philosophes et les moralistes, par les<br />
économistes. Chez Adam Smith, fondateur du capitalisme théorique dans les années 1770, les trois domaines sont mêlés. Sa théorie se fonde sur la division du travail et sur le fait que c’est le travail qui fonde la valeur. Il sera suivi au début du XIXe siècle par David Ricardo, qui s’attache à déterminer le prix de ce travail, puis par Malthus, par Jean-Baptiste Say, qui étend la notion: toutes les marchandises doivent être achetées par un «travail», qui peut être aussi «le service que rendent les capitaux et les terres». Ce travail-là, on en conviendra, est bien éloigné de l’idée d’effort humain et de peine; l’usage des mots reflétera cette attitude: «faire travailler son argent».</p>
<p>Le grand tournant de l’économie se situe là, à partir de Smith, car les positions antérieures des économistes étaient autres: Quesnay, dans son Tableau économique (1756), déniait au travail non agricole toute influence sur les valeurs, ce qui était dans la tradition antique. La nouvelle doctrine conduira à l’exaltation du capitalisme industriel –avec, en arrière-plan, le moralisme protestant des Anglo-Saxons, ce qui sera analysé plus tard–, mais aussi à sa puissante mise en cause, qui fut double. La critique menée par les socialistes dits<br />
«utopiques» par Marx –Saint-Simon, marqué par son époque, Fourier, conduit par un imaginaire poétique parfois exaltant, Proudhon, confus et visionnaire, Pierre Leroux– n’a pas fini<br />
d’inspirer les réactions contemporaines face aux délires du capitalisme financier, puis boursier. Celle de Karl Marx, par sa profondeur philosophique autant que par sa vision historique, et malgré les accusations faciles de ne plus correspondre aux situations ultérieures, malgré aussi le poids historique des dérives politiques attachées aux régimes<br />
totalitaires prétendus «marxistes», cette critique marxienne a modifié toute considération sur la société, ses clivages, et sur le travail. Le travail est pour Marx à l’origine de toute richesse et de toute valeur; en outre il est «la seule mesure universelle aussi bien que la seule mesure exacte de la valeur». Marx invente la notion de «travail sacralement nécessaire». Dès lors, le «travailleur» (Arbeiter, on a vu la nuance), considéré comme «libre», se distingue absolument de l’esclave et du serf (notion encore vivante dans la société russe du XIXe siècle), et relativement, mais fortement, de l’«artisan».</p>
<p>La construction économique qui structure les idées de travail avec celles de salaire, d’emploi, la distinction du travail simple et du travail complexe, les réflexions sur la valorisation du travail, plus par un produit, comme dans l’artisanat, mais par un gain pour l’investisseur, tout cela, parmi bien d’autres facteurs, qu’on admette ou qu’on récuse ce Capital si difficile à décrypter, marque profondément le concept, qui n’est pas seulement économique chez Marx, mais aussi et très visiblement politique, plus discrètement philosophique et inscrit dans la théorie générale des signes, la sémiotique, qui ne se développera qu’au XXe siècle. Une phrase de Marx m’a toujours frappé, lorsqu’il écrit que tout objet non naturel peut être considéré comme «un hiéroglyphe du travail humain». De fait, le travail (humain) marque tout environnement, même rural, y compris les paysages en apparence «naturels».</p>
<p>Dans la pratique sociale, l’histoire du concept de travail va subir ensuite au début du XXe siècle, et notamment aux États-Unis, les effets ultimes (et néfastes) de la division du travail, avec par exemple le taylorisme et ses avatars, avec l’apparition dans le vocabulaire de l’expression travail à la chaîne, qui, en français, évoque la prison ou l’esclavage. Envisagé dans la globalité des situations sociales et des rapports entre ensembles humains (qu’on accepte ou non l’idée de «classes» en lutte), le travail humain est marqué par l’utilisation qu’en fait l’entrepreneur capitaliste, avec les idées de plus-value, indice de l’exploitation, et d’autre part selon le vécu des travailleurs, qui peut être conscient (et selon les cas, positif, valorisé, ou négatif ) ou inconscient (l’«aliénation»). Avec les conditions issues de la révolution industrielle (prolétariat humain, crainte du chômage et de la perte d’emploi, revendications aboutissant au retournement d’un mot français devenu fondamental, le mot grève…), avec les réactions à des conditions inacceptables, qu’elles soient<br />
politiques –le parti qui correspond au parti socialiste français, en Grande-Bretagne, s’appelle Labour, «Travail», et on parle en français de travaillistes–, collectives ou juridiques –l’apparition progressive d’un «droit du travail»– font que le mot-concept «travail» et ses équivalents en de nombreuses langues sont complètement remodelés entre le début du XIXe siècle et le milieu du XXe.</p>
<p>Une autre mutation, difficile à évaluer car elle est en cours, prend place après la fin de la guerre de 1940-1945. Les mots correspondant à «travail» ont alors un sens différent selon les sociétés et les nations, selon leur richesse (le PIB) et la répartition de cette richesse, selon la vitalité des partis à vocation «sociale» et selon celle des «syndicats», mot fortement évolutif. Dans ce mot d’origine grecque, le contexte de défense des intérêts des travailleurs a pris le dessus sur la notion très générale mais forte, héritée du grec sun («ensemble»)-dikos («droit, justice»). Dans les États à tradition industrielle, devenus postindustriels, où le capitalisme privé dominant doit composer avec un capitalisme d’État, avec la notion malmenée de «service public» et avec les «unions» ou les «syndicats», la notion de travail a subi des modifications inquiétantes, passant par exemple du travail spécialisé au travail «en miettes» (Friedmann), du travail-emploi au travail «précaire» et au chômage, du travail responsable au travail «sans qualité» (titre d’un ouvrage de Richard Sennett), du travail stable au travail «jetable». Apparaît au XXIe siècle une catégorie nouvelle de travailleurs, nouvelle dans les pays développés s’entend, celle de «travailleurs pauvres», dont le très bas salaire est, comme l’allocation accordée aux «sans-travail», insuffisant pour assurer un niveau de vie compatible avec les valeurs affichées par la société à laquelle ils appartiennent.</p>
<p>L’éthique du travail, modifiée avec la révolution industrielle, est à nouveau bouleversée par le passage du capitalisme sous l’égide d’un marché qui n’est plus lié à la valeur travail, mais à la spéculation financière, jeu d’abstractions purement quantitatives et aux évaluations d’un «marché» défini comme celui des valeurs boursières. Le travail humain peut dès lors être considéré comme une ressource non financière, qualifiée d’«humaine» par un vague souvenir moral. Ces «ressources humaines» sont d’ailleurs reconnues comme étant une «variable d’ajustement » dans le processus visant, à travers toute autre considération, le seul bénéfice. Ce capitalisme financier repose évidemment sur du travail, mais, soutenu par des techniques de communication instantanées, mû par des considérations purement comptables, il fait tout pour oublier le fondement reconnu de toute valeur, le travail, au profit d’un jeu mondialisé de signes abstraits aboutissant à un univers comptable. D’une certaine manière, l’opposition sémantique latente entre «jeu» et «travail» tend à se résoudre au profit d’un jeu au sens de «pur fonctionnement», d’où toute liberté et toute humanité sont absentes. Les travailleurs et, d’une certaine façon, les capitalistes eux-mêmes sont exclus en tant que personnes humaines de ce jeu, dont rend compte le mot spéculation, à la fois signe d’abstractions, d’irréalité et de manœuvres portant sur les valeurs financières.</p>
<p>La critique morale et sociale de ce néolibéralisme boursier est active, mais aucune synthèse de la nature des socialismes du XIXe siècle et du XXe, ni même des théories économiques de ces époques de capitalisme industriel ne se formule encore. Le recours à l’«indignation», même s’il est ferment de révolte, ne suffira pas à désamorcer ce fonctionnement mondialisé des signes de la valeur fondé sur le profit, garanti par des systèmes d’évaluation sans bases réelles, et qui ne conçoit comme travail et comme travailleurs que des comptables, des statisticiens de l’argent.<br />
Cette évolution s’inscrit dans une tendance générale vers le triomphe du quantitatif et la décadence du qualitatif, qui peut seul fonder un humanisme.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.revueforum.fr/2012/01/dire-le-travail-une-histoire-d%e2%80%99idees/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Du règne de l’urgence au court-termisme généralisé: le salarié, un produit à «flux tendu»</title>
		<link>http://www.revueforum.fr/2012/01/du-regne-de-l%e2%80%99urgence-au-court-termisme-generalise-le-salarie-un-produit-a-%c2%abflux-tendu%c2%bb/</link>
		<comments>http://www.revueforum.fr/2012/01/du-regne-de-l%e2%80%99urgence-au-court-termisme-generalise-le-salarie-un-produit-a-%c2%abflux-tendu%c2%bb/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 25 Jan 2012 16:52:29 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Agora]]></category>
		<category><![CDATA[Nicole Aubert]]></category>
		<category><![CDATA[salarié]]></category>
		<category><![CDATA[Travail]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.revueforum.fr/?p=844</guid>
		<description><![CDATA[Sous la pression conjuguée des nouvelles technologies qui «instantanéisent» le temps et du capitalisme financier qui réalise ses profits
sur le rythme de la micro-seconde, de nouvelles modalités de rapport au temps sont apparues: l’urgence, l’instantanéité, l’immédiateté ont envahi nos vies et la dictature du temps réel a instauré dans l’entreprise le règne de l’urgence.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Le soubassement de ce nouveau rapport au temps réside dans l’alliance qui s’est opérée entre la logique du profit immédiat, celle des marchés financiers qui règnent en maîtres sur l’économie, et l’instantanéité des nouveaux moyens de communication.<br />
Cette alliance a donnée naissance à un individu «en temps réel», fonctionnant selon le rythme même de l’économie et devenu apparemment maître du temps. Mais l’apparence est trompeuse et, derrière, se cache souvent un individu prisonnier du temps réel et de la logique de marché, incapable de différencier l’urgent de l’important, l’accessoire de l’essentiel. Dans une économie qui fonctionne à flux tendu, il semble devenu lui-même un homme à flux tendu, un produit à durée éphémère, dont l’entreprise s’efforce de comprimer le plus possible le cycle de conception et la durée de vie, un produit de consommation dont il faut assurer la rentabilité immédiate et la rotation rapide. La logique de court terme, qui préside au fonctionnement des marchés financiers, semble déteindre sur les relations entre l’entreprise et ses salariés et les conduire à adopter l’un à l’égard de l’autre une mentalité d’actionnaire «volatile», n’investissant sur l’autre que de manière éphémère, avec une visée immédiatement et uniquement rentabiliste. Cette pression du court terme et de l’urgence est telle qu’un certain nombre de cadres, tels les fusibles d’une installation électrique, en sont alors conduits à «péter les plombs». Les plus atteints sont ceux que leur sens du travail bien fait ou leur goût de la perfection rendent incapables de supporter un contexte qu’ils ne parviennent plus à contrôler ou à maîtriser.</p>
<h3>Un salarié à «flux tendu»</h3>
<p>Le règne de l’urgence s’inscrit en fait dans un contexte de «flux tendu» généralisé. Ce qui, au départ, constituait une méthode de gestion de la production s’applique désormais à la gestion des salariés, qui deviennent pour l’entreprise des «produits» qui doivent être conçus, rentabilisés et renouvelés dans le minimum de temps possible.<br />
On sait que, dans les secteurs avancés de la production industrielle, s’applique depuis une quinzaine d’années la formule du «juste à temps» et des «flux tendus», instrument essentiel de survie dans la compétition mondiale. La notion de flux tendus renvoie à l’image d’une corde tendue qui transmet les vibrations, au lieu d’une corde lâche, susceptible de laisser passer du «mou». Elle correspond bien à l’esprit de cette méthode qui a pour objectif de générer un processus de production extrêmement rapide avec un minimum de coûts et qui nécessite, pour ce faire, de coordonner très étroitement les flux de production afin de ne laisser aucun temps mort dans leur déroulement, aucun «mou». À une régulation par la commande, s’ajoute une automatisation poussée et une limitation des coûts de main-d’œuvre grâce à un volant de personnel temporaire, à une polyvalence des agents permettant de mieux ajuster ces coûts, à une flexibilisation des horaires et à des durées de travail permettant une meilleure rentabilité des investissements.</p>
<p>Mais le processus «en flux tendu» s’applique aussi à la manière dont les individus sont contraints de gérer leur temps, dans un contexte où il s’agit en permanence de parer au plus pressé, où l’urgent l’emporte sur l’important et le temps de l’action immédiate sur celui de la réflexion.<br />
En gestion du temps, on distingue habituellement ce qui est «urgent et important », qu’il faut faire toutes affaires cessantes, de l’«urgent pas important», qui peut être délégué si la chose est possible, et ce qui est «important non urgent», qui est stratégique, du «non important non urgent» qui relève de la poubelle mais aussi, parfois, du plaisir de la vie. Dans la nouvelle temporalité qui a envahi l’entreprise, cette distinction ne semble plus opérante, faute de temps précisément, et tout semble se vivre et être exigé sur le rythme impérieux de «l’urgent et important» à la fois, c’est-à-dire de l’urgence critique. À partir de là, la capacité à faire le tri entre les degrés d’urgence et à dégager du temps pour ce qui est stratégique dans le long terme n’est souvent plus possible et le ressourcement personnel semble de plus en plus mis à mal: dans ce contexte, la réflexion devient<br />
réflexe à parer au plus pressé et c’est toute l’entreprise qui semble ainsi se mettre aux ordres de l’urgence, comme si «l’advenant supplantait l’existant».</p>
<h3>Le salarié, un produit à durée éphémère</h3>
<p>La vie même du salarié à l’intérieur de l’entreprise, depuis son recrutement jusqu’à son départ de l’entreprise, semble vécue sur le même rythme. Ainsi, le processus d’intégration des collaborateurs et celui de la formation continue interne nécessaire pour se familiariser avec la culture de l’entreprise ou pour améliorer la performance de la personne se sont réduits ou ont complètement disparu, voire, si l’entreprise est récente, n’ont jamais existé. Certains DRH observent nettement que «le processus global de durée de vie d’un collaborateur est de plus en plus rapide. Il faut qu’il “rende” tout de suite, donc la période de recrutement et d’intégration doit se faire le plus vite possible». On demande en effet aux collaborateurs de générer une performance immédiate, au détriment de leur intégration et de la possibilité pour eux de connaître leur environnement, avant d’être lancés sur le terrain. Ces processus sont particulièrement accentués dans les secteurs en cours de restructuration ou faisant l’objet de fusions successives entraînant des changements à un rythme tel qu’ils engendrent un effet profondément déstabilisateur et que, pour reprendre l’expression d’un directeur de ressources humaines ayant lui-même travaillé dans divers secteurs, «il y a des gens qui deviennent dingues avec ces changements permanents et beaucoup de managers intermédiaires, après une absorption, pètent complètement les plombs».</p>
<p>Dans ce contexte de bouleversements très rapides, où toute vision autre qu’à très court terme est rigoureusement impossible, tout se passe comme si le collaborateur devenait lui-même un «produit», devant être conçu, rentabilisé et renouvelé dans le minimum de temps possible. La logique de «flux tendu» s’applique alors à l’ensemble du personnel et, dans cette perspective, les temps non directement productifs –recrutement, intégration, formation– constituent en quelque sorte l’équivalent des stocks dans le système de production, stocks qu’il faut comprimer, réduire ou supprimer parce que, facteurs d’immobilisation, ils coûtent de l’argent. Transférée au processus de socialisation d’un collaborateur, cette image des stocks correspondrait aux temps d’immobilisation du collaborateur pour son apprentissage culturel (familiarisation avec la culture de l’entreprise, ses valeurs, sa manière de fonctionner, etc.), social (connaissance des autres collaborateurs et des membres de l’équipe) ou professionnel (maîtrise de la fonction). N’étant pas directement productifs, ces temps ont tendance à être réduits, parfois à leur plus simple expression, notamment –mais pas seulement– dans les entreprises de services, reposant sur des cycles de vente courts, à valeur ajoutée faible, et où le rapport au marché est marqué par cette pression de l’immédiat dont nous parlions plus haut. Dans cette perspective, le collaborateur est appréhendé comme un produit dont il convient de comprimer le plus possible le cycle de «conception».</p>
<p>Mais la comparaison ne s’arrête pas là et la logique de court terme, de rotation rapide et d’immédiat généralisés imprègne désormais toute la «durée de vie» du collaborateur-produit, à commencer par son rythme d’activité dans l’exercice de sa fonction. Là, le temps de l’action prime totalement sur celui de la réflexion: «Vous n’avez plus le temps de recul pour comprendre les phénomènes et très peu de temps pour faire les choses, explique un<br />
directeur commercial, on vous demande de faire en deux, trois mois maximum ce qui, avant, prenait deux ans et le résultat c’est qu’il y a de la casse en termes humains et en termes d’efficacité. On croit que les outils informatiques sophistiqués vont tout régler, mais ça ne règle rien sur le plan humain parce que ce sont les hommes qui font tourner l’organisation. Et les hommes ont un cycle plus long que les outils…» Ce n’est donc pas seulement le temps de conception du «collaborateur-produit» qu’il faut réduire au maximum, c’est la durée de son cycle de vie qui devient plus éphémère. Or, ainsi que l’observe un DRH, «l’objectif d’une entreprise, ça devrait être de garder des gens qui ont une compétence et des connaissances fortes. Pour ça, il faut les développer en interne et c’est à ça que correspondait le principe de la gestion des compétences, consistant à identifier des compétences et à former les gens. Maintenant, on préfère recruter quelqu’un de l’extérieur, déjà formé et tout prêt à fonctionner comme on le souhaite, plutôt que quelqu’un qu’il faudrait prendre sous sa coupe et former sur la longueur».</p>
<p>La pression du travail dans l’urgence intensifie ce phénomène général d’accélération des rythmes internes à l’entreprise et tout le monde en prend conscience: salariés, DRH, dirigeants, actionnaires peut-être aussi, mais rares sont ceux qui voient et disent qu’«à force d’aller trop vite, on loupe des choses et on commet des erreurs graves». On retrouve dans ces observations les effets pervers de la logique des marchés financiers que nous évoquions plus haut. Cette logique implique la nécessité pour l’entreprise cotée en Bourse de présenter chaque trimestre des résultats qui satisfont le besoin de profit immédiat des actionnaires. Elle conduit alors souvent le chef d’entreprise à différer des investissements qui, sur le long terme, auraient amélioré la rentabilité de l’entreprise. Dès lors, on peut dire que le manager qui privilégie la solution à court terme, parce qu’elle lui apparaît comme une source de gain immédiat, fonctionne selon la même logique. En attendant de l’entreprise qu’elle lui rapporte très vite un gain immédiat et une valorisation de ses compétences lui permettant, en la quittant et en allant se «vendre» ailleurs, de grimper rapidement les échelons d’une fonction, il fait l’économie du temps de «retour sur investissement» que l’entreprise serait en droit d’attendre de lui, du fait de l’investissement en temps –de formation notamment– qu’elle aurait effectué. Il se comporte ainsi vis-à-vis d’elle comme un actionnaire ou un spéculateur.<br />
Mais comme l’entreprise sacrifie, elle aussi, à cette logique du court terme, en économisant sur les temps «non productifs» de son salarié et en exigeant de lui une rentabilité immédiate, c’est une spirale de «courttermisme spéculatif» qui se met en place, chacun –salarié et entreprise– se conduisant à l’égard de l’autre comme un actionnaire et n’investissant sur lui que de manière éphémère, avec une visée immédiatement et uniquement rentabiliste. Digne retour de balancier après la décennie des années 1980-1990, marquée par le fleurissement de cultures d’entreprises fondées sur une mobilisation psychique intense et un investissement quasi passionnel sur l’entreprise, dont la crise des années 1992-1993 sonna le glas.</p>
<p>Là ne s’arrêtent pas les effets négatifs de cette logique du «flux tendu» et du règne de l’urgence généralisée à l’ensemble du fonctionnement de l’entreprise. D’autres dysfonctionnements apparaissent en effet, le premier d’entre eux étant la destruction du lien social, la disparition des collectifs de travail et la démotivation qui s’ensuit.</p>
<h3>Perte du lien social et démotivation</h3>
<p>Un constat semble être largement partagé dans l’entreprise contemporaine: celui que le lien social s’est perdu, parce qu’il n’y a plus de temps pour échanger avec les autres. Dans un contexte où la logique du flux tendu, jointe à l’effet pervers des trente-cinq heures, contracte les temps de présence tout en les disséminant, les conséquences négatives de cette disparition n’en finissent pas de se faire sentir.<br />
La perte du lien social apparaît directement liée au raccourcissement général des temps d’intégration et de socialisation que nous évoquions plus haut. «Qu’est-ce qui retient les gens?, demande un manager, c’est le lien social en interne. Ce lien, il faut le créer dès le recrutement, et c’est cela qui permettra qu’à des moments difficiles de la vie de l’entreprise, les gens pourront rester et surmonter les difficultés. Or on ne le fait plus. Ce lien, ça devrait aussi être aux managers de le créer mais, en fait, on ne leur en donne plus la possibilité, parce que tout va trop vite. On leur demande de faire en trois mois ce qui, normalement, prend un an. Du coup, il y a moins de cohérence et moins de liens, on n’a plus le temps d’écouter, de discuter, d’échanger, de parler. Ce lien de communication n’existe plus. Pour que ça marche bien, il faut que les gens aient des liens entre eux. Or la pression de rentabilité que nous subissons est telle qu’on veut sans cesse gagner du temps pour arriver à remplir ses objectifs et, du coup, la communication passe à la trappe. Et comme en plus la communication ça ne peut pas se mesurer, eh bien c’est considéré comme pas important. Or, c’est tout ce temps investi pour parler avec des gens et créer des liens qui fait que l’entreprise est vivante et que le jour où on est en difficulté, on peut s’en sortir. Le jour où il n’y a plus ce lien, l’aventure est morte, que ce soit dans l’entreprise ou à l’extérieur. On n’y croit plus.»<br />
Dès lors, le temps qu’on a voulu gagner dans la pression du court terme est un temps perdu sur le moyen et long terme, un temps qui se retourne contre ceux, volontaires ou victimes, qui ont tenté de le brusquer. Les effets de cette dissolution du lien social apparaissent ainsi contreproductifs pour l’entreprise et destructeurs pour ses salariés: «Ce que je vois, observe un spécialiste de la gestion des ressources humaines, c’est une déstructuration du collectif. Les collectifs se perdent parce qu’il n’y a plus le temps d’échanger. Et on ne peut pas faire du collectif sans ça. Ce que j’observe, c’est une espèce de solitude, de la distance, du non-intérêt, de la non-implication, une attitude du genre “après tout, j’en ai rien à foutre”, une perte du lien social basique, une perte du sen ti ment que l’autre existe.»<br />
Par rapport à cette perte de la dimension humaine et du lien social, «l’effet des trente-cinq heures» semble n’avoir rien arrangé. Au contraire, il semble s’inscrire complètement dans cette logique du flux tendu, en tirant encore un peu plus sur la corde de l’intensification du travail. Par ailleurs, les trente-cinq heures semblent avoir accentué une perte de lien social, déjà largement entamée par la pression généralisée du travail «en flux tendu». Elles ne créent pas la perte de lien social sur le lieu de travail, mais elles l’accélèrent et même parfois l’aggravent, créant une insatisfaction au niveau relationnel, au niveau de l’esprit d’équipe et au niveau du collectif de travail. D’une manière générale, comme l’observe un consultant en entreprise, lui-même ancien DRH, «il y a plus de pression, plus de stress et le sentiment que, même si on peut bénéficier de deux jours par mois, on en bave beaucoup plus. En fait, il n’y a plus de “gras”». «Plus de gras», c’est-à-dire plus de mou sur la corde, c’est bien la même idée d’intensification du travail qu’induisent les trente-cinq heures, qui s’inscrivent ainsi paradoxalement, par rapport à l’intention des concepteurs de la loi, dans la logique du «flux tendu» que nous avons décrite. Mais les effets négatifs de la gestion humaine en flux tendu ne s’arrêtent pas là et c’est à une perte du sens du travail que la discontinuité qu’elle induit semble conduire.</p>
<h3>Un travail dématérialisé et dépourvu de sens</h3>
<p>Ce que les personnes rencontrées paraissent le plus déplorer, c’est le sentiment de mal faire leur travail et d’être mises dans des situations où elles n’ont pas les moyens de faire correctement ce qui leur est demandé, doublé de la conviction que ce travail n’a plus aucun sens. On déplore aussi le fait de n’avoir plus aucune visibilité sur le résultat du travail, un travail qu’on ne mène plus à son terme dans la mesure où de nouveaux objectifs, de nouvelles directives viennent sans cesse annuler les précédentes et vider le travail accompli de toute signification. Ainsi, dans une entreprise du secteur sidérurgique, on déplore le fait de n’avoir plus la satisfaction de voir la fin des actions que l’on vient de mener avant de devoir entreprendre autre chose: «Ici, disent-ils, on n’a plus que le travail et on n’a jamais l’ œuvre. Or, ce qui constitue le plaisir au travail, c’est quand même le plaisir de l’œuvre accomplie. Mais l’ œuvre est escamotée au bénéfice d’un mouvement perpétuel et on est frustré de l’accomplissement final.» L&#8217;œuvre, c’est le produit du travail accompli, celui dont on peut être fier et qui conforte l’identité professionnelle de celui qui l’a fait. La comparaison est faite, dans diverses entreprises, avec l’image du pain que l’on pétrirait, mais qu’on ne verrait jamais sortir du four, fini et bien doré, ou avec celle d’un luthier qui passerait son temps à travailler le bois pour fabriquer un violon, sans que jamais le violon ne parvienne à prendre forme. «En plus, ajoutent certains, le violon, on nous dit de le faire, puis on nous le piétine et en même temps on nous dit qu’il faut en refaire un, et il n’y a plus aucun sens à le faire parce qu’il va être détruit encore une fois et qu’on va nous dire “il y en a des moins chers là-bas!’’.»</p>
<p>Une autre forme d’expression de ce malaise a trait au sentiment d’éphémère et de disparition de sens éprouvé, à propos de leur travail, par un nombre croissant de personnes. Nombreux sont en effet ceux qui ont du mal à comprendre l’utilité de ce qu’ils font et à avoir le sentiment que leur action n’a aucune chance de perdurer: «Les choses vont trop vite, finalement il n’en reste rien une demi-heure après… Aujourd’hui, on ne peut plus se retourner sur le travail fait, on ne peut regarder que devant, impossible de regarder derrière. Il n’y a plus ce temps qui existait avant, entre la première et la deuxième mission, ce temps qui était un palier de repos, de récupération et puis de jouissance, parce qu’on jouit du travail accompli, on en profite. Ça, aujourd’hui, c’est fini, complètement fini. On est en permanence à courir derrière une autre charge, une autre mission et on n’est plus que dans cette course…»</p>
<p>Dépossession du sens de son action, travail de plus en plus virtuel et dématérialisé, qui s’évapore aussitôt accompli sans que l’on sache au nom de quoi et pour qui il l’a été, rupture entre la logique financière qui régit la stratégie de l’entreprise et la logique productive qui structure le travail au quotidien, c’est une problématique qui va bien au-delà de celle de l’urgence et touche à la transformation même de l’économie, de plus en plus immatérielle, et aux reconversions industrielles, restructurations, fusions-acquisitions et autres bouleversements qui traversent la vie des individus, les confrontant au constat douloureux qu’il n’y a plus aucune relation entre le travail bien fait et la reconnaissance qu’on peut en attendre ou la poursuite de l’activité économique.</p>
<p>Le phénomène n’est pas nouveau et a traversé toute l’histoire du capitalisme depuis la fin du XIXe siècle, avec la fermeture progressive de pans entiers de l’activité industrielle (les mines, la sidérurgie, l’industrie textile, etc.). Le passage au capitalisme financier l’a simplement accéléré de façon foudroyante, le rendant structurel et non plus conjoncturel et les phénomènes de courttermisme, d’accélération constante, de dictature de l’immédiat et d’urgence généralisée sont à la fois le produit de cette mutation et la condition de son maintien.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.revueforum.fr/2012/01/du-regne-de-l%e2%80%99urgence-au-court-termisme-generalise-le-salarie-un-produit-a-%c2%abflux-tendu%c2%bb/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
		</item>
		<item>
		<title>Le salariat étudiant, voilà l’ennemi</title>
		<link>http://www.revueforum.fr/2012/01/le-salariat-etudiant-voila-l%e2%80%99ennemi/</link>
		<comments>http://www.revueforum.fr/2012/01/le-salariat-etudiant-voila-l%e2%80%99ennemi/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 25 Jan 2012 16:52:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Agora]]></category>
		<category><![CDATA[Emmanuel Zemmour]]></category>
		<category><![CDATA[salariat étudiant]]></category>
		<category><![CDATA[Travail]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.revueforum.fr/?p=834</guid>
		<description><![CDATA[Tout à la fois étudiant et président de l’ UNEF, Emmanuel Zemmour s’interroge sur la définition et le statut d’étudiant, y apporte sa ré- ponse tout en faisant la démonstration que le salariat étudiant est le péril jeune qu’il faut s’employer à combattre aujourd’hui.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>«J’avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie.» Paul Nizan</strong></p>
<p>Qu’est-ce qu’un étudiant? Rares sont ceux qui se sentiront incapables de répondre à une telle question. Mais selon le point de vue, les expériences personnelles et les centres d’intérêt, les réponses varieront du tout au tout.</p>
<p>Pour certains, la population étudiante est faite de jeunes rêveurs insouciants, vivant d’amour et d’eau fraîche en se prélassant dans la cour de la Sorbonne. Certains économistes, au contraire, démontreront que ce sont autant d’individus rationnels qui ont en commun de n’avoir d’autre épargne que leur capital humain et qui cherchent tous à le maximiser, choisissant la bonne orientation, ou plutôt le bon investissement. D’autres encore évoqueront avec nostalgie ces an- nées de tous les possibles, alliant le goût d’une liberté nouvelle au parfum enivrant d’un avenir encore grand ouvert.</p>
<p>Entre le fantasme passionné et la théorie hors du monde, on en revient toujours à un récit d’expériences individuelles. Comme s’il était impossible de définir collectivement la réalité sociale de ce groupe, certes hétérogène, mais partageant une même aspiration: trouver sa place dans une société d’adultes qui regarde ses jeunes avec défiance.<br />
Il y a une raison simple à cette difficulté d’appréhension de la réalité étudiante: notre société ne s’est jamais organisée pour faire de la place à ses jeunes. Aucun droit, aucun mécanisme de solidarité (à l’exception notable et précieuse du régime de Sécurité sociale étudiant), aucune reconnaissance de leur rôle dans la société. Faute d’organisation collective, chacun fait alors avec les moyens du bord. La moitié des jeunes est contrainte de renoncer à une formation et au diplôme pour gagner au plus tôt de quoi vivre, quitte à subir toute sa vie professionnelle cette entrée précipitée et désarmée dans le monde du travail. L’autre moitié tente tant bien que mal de suivre un cursus d’enseignement supérieur par ses propres moyens.</p>
<p>Le statut d’étudiant est donc un statut en creux, c’est-à-dire un non-statut, parce que la jeunesse est une période de la vie non reconnue. La nature ayant horreur du vide, c’est la précarité, c’est-à-dire l’impossibilité de vivre dignement de ses propres ressources, qui est devenue la chose la mieux partagée dans le milieu étudiant. À la question «qu’est-ce qu’un étudiant?», il faut donc aujourd’hui répondre: un jeune qui tente tant bien que mal de concilier un cursus d’enseignement supérieur avec la recherche permanente de ressources financières.</p>
<h3>Le salariat, une norme imposée aux étudiants</h3>
<p>Il existe trois sources de financement possibles pour un jeune en formation: les transferts familiaux, les aides sociales et les revenus du travail. La France a fait le choix –par construction historique peut-être, par facilité sans doute– de miser sur la solidarité familiale pour former ses jeunes.<br />
C’est donc aux parents de prendre en charge les études de leurs enfants devenus majeurs civilement, mais dans l’impossibilité matérielle d’assumer leurs choix de vie. Pour les familles les plus en difficulté, le système de bourse vient péniblement apporter une modeste contribution aux revenus des parents pour sou- tenir leurs efforts financiers. Pour les familles les plus aisées, le système de la demi-part fiscale –qui coûte à l’État 2,3 milliards d’euros– permet de voir ses impôts réduits pour financer l’éducation des enfants. C’est donc tout naturellement que l’État considère que certaines aides sociales doivent être directement attribuées à la famille, en lieu et place du jeune lui-même. Qu’ils aient 18, 20 ou 25 ans, les jeunes sont donc perpétuellement renvoyés à une incontournable dépendance de leur famille.</p>
<p>Le choix de la solidarité familiale pose pourtant de nombreux problèmes d’ordre économique, social, mais aussi politique. Tout d’abord, il est très discutable de considérer que les choix de vie des jeunes et ceux de leurs familles ne font qu’un. Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie de la rupture familiale –bien qu’elle recouvre une réalité de plus en plus fréquente–, mais de comprendre que cette dépendance est un problème lorsqu’elle est subie. Or, 80% des jeunes habitant encore chez leurs parents l’expliquent par des contraintes financières. Les jeunes sont donc maintenus dans un état de dépendance qui entame leur capacité à faire leurs propres choix, au moment même où ils construisent leur statut de citoyen. En effet, selon l’adage bien connu, «qui paye décide», le choix de vie et d’études d’un jeune se transforme ainsi, quasi systématiquement, en une stratégie familiale et non en un choix individuel. Celui qui veut devenir étudiant doit d’abord, et avant tout, obtenir la bénédiction de ses parents. Et paradoxalement, la famille peut être un facteur de découragement car l’appréciation familiale des cursus à privilégier est très souvent déterminée par le fait que les parents aient eux- mêmes fait des études ou non.<br />
De plus, cet état de fait réduit inévitablement les liens entre les jeunes et leurs familles aux seules considérations financières. Et cette tension permanente, faisant d’un jeune une charge pour ses parents, s’est considérablement accrue avec la crise économique et la baisse continue du pouvoir d’achat de la majorité des salariés.</p>
<p>Mais au-delà du problème de société, qui refait surface ponctuellement lorsque les médias attirent notre attention sur des jeunes contraints de traîner leurs parents devant les tribunaux pour en obtenir un revenu, ce système est avant tout inefficace. En effet, à raison de 800 à 1 000 euros par mois pour payer une année d’études (dans un établissement public, c’est-à-dire dont les frais d’inscription ne dépassent pas les 245 euros réclamés aux étudiants en master), rares sont les familles capables d’assumer ce coût. Prenons un exemple concret en analysant les revenus d’un foyer composé de deux parents et de deux enfants dont un est dans l’enseignement supérieur. Si les deux parents travaillent et touchent un salaire médian, c’est près d’un tiers du budget de la famille qui devra être consacré au financement d’une année d’études à leur enfant. Un montant impossible à assumer. Le jeune n’a donc pas d’autre alternative que de trouver un emploi salarié ou de renoncer aux études, c’est-à-dire, en ces temps de chômage de masse, faire le choix de la pauvreté.</p>
<p>C’est ainsi que l’on glisse d’un système fondé sur la solidarité familiale discutable vers une véritable machine à créer des étudiants salariés. Une machine d’autant plus redoutable que, sous l’impulsion du ministère de l’Enseignement supérieur, les frais obligatoires, c’est-à-dire la part à la charge des étudiants, et non de l’État, a augmenté régulièrement depuis les dix dernières années. La dynamique est donc à l’élargissement du phénomène du salariat étudiant. Voilà l’hypocrisie de notre système d’aides sociales, qui laisse huit étudiants sur dix sans aucune aide directe. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la dernière étude de l’Observatoire de la vie étudiante sur les conditions de vie des étudiants démontre que plus de la moitié des étudiants doivent concilier salariat et études. Ce chiffre s’élève à 73% en comptant les «jobs d’été». Ainsi, le budget moyen d’un étudiant provient à 42% de revenus professionnels, à 34% de transferts familiaux et à 24% des allocations et des bourses. Les revenus du salariat sont donc devenus indispensables pour la grande majorité des étudiants. Plus inquiétant encore, selon cette même étude, si l’on excluait les revenus du travail de l’analyse des ressources étudiantes, le nombre d’étudiants vivant sous le seuil de pauvreté passerait de 1,5% à 50%. L’étudiant comme réalité sociale existe donc bel et bien. Et il est contraint d’être salarié.</p>
<h3>Étudier est un job à plein temps!</h3>
<p>Le salariat comme contrepartie aux études, voilà une réalité peu avouable et que l’on verra rarement assumée par des ministres en exercice. C’est pourtant le pacte qu’a passé la société dans le dos de ses jeunes. C’est en partie de ce pacte que souffre aujourd’hui la démocratisation de l’enseignement supérieur et le silence coupable sur l’ampleur du problème n’y changera rien: le salariat fait échouer les étudiants.<br />
Ne serait-ce que pour les premiers cycles universitaires, les étudiants qui exercent une activité salariée ont deux fois plus de chance que les autres d’échouer à leurs examens. Comment en serait-il autrement, lorsque l’on demande aux étudiants de dégager du temps pour distribuer des flyers pour une compagnie de téléphone ou s’improviser faiseur de sandwichs pour des grandes chaînes de restauration rapide? Horaires contraignants, calendrier surchargé, stress au travail et dans les amphis, le quotidien d’un étudiant salarié n’est pas un long fleuve tranquille. Sans compter les absences répétées en cours pour cause de prise de service ou les négociations avec son employeur pour avoir le droit de quitter le travail plus tôt afin de plancher sur ses examens.</p>
<p>Certaines voix s’élèvent déjà pour dédramatiser la situation. «Le temps passé à gagner sa vie, c’est simplement du temps de loisirs en moins, ça ne peut pas faire de mal!», disent les uns. «Et puis, en dessous de 15 heures par semaine, c’est supportable!», disent les autres.<br />
C’est pourtant faux. Le temps qui n’est pas passé à être en cours, c’est du temps passé à travailler chez soi ou à la bibliothèque. Le temps qui n’est pas passé à approfondir les cours, c’est du temps passé à les réviser. Et le temps qui n’est pas passé à réviser, c’est du temps de repos nécessaire pour pouvoir recommencer le lendemain. Il faut tordre le cou à cette idée saugrenue selon laquelle les étudiants auraient du temps à revendre puisqu’ils ne sont en cours que vingt-cinq à trente heures par semaine. En effet, la faiblesse du taux d’encadrement à l’université française (l’un des plus bas de tous les pays de l’OCDE) a poussé les équipes pédagogiques à faire du travail personnel une composante essentielle de la formation. Essentielle et indispensable pour qui veut apprendre correcte- ment et pas simplement tenter de sortir indemne du couperet des examens du mois de décembre.</p>
<p>Pour en être convaincu, il suffit de tourner son regard du côté des filières qui n’ont pas totalement été délaissées par la collectivité. Les classes préparatoires, les BTS et les IUT sont autant de formations chronophages inconciliables avec toute activité salariée. Ce sont autant de cursus dont les portes se ferment d’office pour les étudiants obligés de concilier salariat et études –sans parler des concours et autres filières sélectives. Les exigences n’y sont pourtant en général pas plus fortes. Le taux d’encadrement en revanche y est plus important et permet un suivi des étudiants dans leur travail, plutôt que de les laisser livrés à eux- mêmes devant leurs cahiers. Il ne faut donc pas confondre le temps libre laissé aux étudiants avec le manque drastique de personnel enseignant et d’encadrement à l’université. C’est un fait, le temps passé à exercer une activité salariée, c’est du temps d’étude en moins et donc du temps de réussite en moins.</p>
<h3>«La vie est un combat, alors tais-toi et bosse!»</h3>
<p>Un étudiant salarié est un étudiant condamné à l’exploit d’atteindre le niveau académique requis sans bénéficier du temps disponible pour s’y hisser. Cela ne suffit toujours pas à émouvoir la plupart de nos aînés. Finalement, la galère pourrait forger la jeunesse, lui apprenant la dure réalité du monde du travail qu’elle connaît si mal. Quel cadeau! Les souvenirs de la génération précédente qui, elle aussi, occupait des emplois précaires pour financer ses études nous sont souvent jetés à la figure comme autant de bonnes raisons de !baisser la tête. Mais la encore, l’argument ne tient pas car le monde a changé.</p>
<p>Le plein emploi des Trente Glorieuses, qui garantissait aux jeunes diplômés de trouver un travail à la hauteur de leurs qualifications, est loin derrière nous. Car la galère des études n’est qu’un commencement. Il faut ensuite compter sur la galère de l’insertion professionnelle. Puis sur la galère d’une carrière commencée à trente ans, aux dépens de tout avancement. Et enfin la galère d’une retraite tardive et de plus en plus basse. Impossible dans ces conditions d’accepter le discours sacrificiel. Si notre société impose à ses jeunes de travailler plutôt que de se former, c’est qu’elle refuse de s’organiser pour leur faire de la place et non au nom d’on ne sait quelle vertu pédagogique. Pas plus pédagogique d’ailleurs que bénéfique pour les étudiants. Les emplois étudiants sont certes divers, mais se concentrent en effet dans des secteurs spécifiques. Les étudiants sont ainsi surreprésentés dans les secteurs du commerce de détail. Mais au-delà des secteurs d’activité, plus de 85% des emplois occupés par les étudiants n’ont aucun rapport avec leur cursus universitaire. Drôle de façon d’organiser l’apprentissage de la vie active. Car il existe bien d’autres façons, connues de tous, d’apprivoiser le monde du travail qu’en acceptant tous les sacrifices. Les stages, encadrés pédagogiquement et correctement réglementés, en font partie. Mais lorsqu’il s’agit de parler sérieusement d’apprentissage professionnel, il y a moins de répondant. Le scandale des stages hors cursus, par exemple, a révélé à quel point les stages étaient détournés de leur objectif pédagogique faute de législation appropriée. Les stagiaires s’entassent ainsi devant les photocopieuses, multiplient les tâches ingrates, voire les remplacements d’emplois salariés, et redoublent d’efforts, espérant ajouter une ligne à leur CV, sans que les pouvoirs publics ne s’en émeuvent beaucoup plus. Salariat étudiant et stagiaires exploités sont donc deux facettes d’une même réalité, celle d’une main-d’oeuvre commode et disponible pour des chefs d’entreprise peu scrupuleux.</p>
<h3>Un péril jeune qui concerne toutes les générations</h3>
<p>Le salariat étudiant ne concerne ainsi pas uniquement le rapport aux études et à la réussite. C’est un facteur de déconsidération du travail salarié. Un étudiant ne peut être un salarié car être salarié, même à très faible qualification, cela s’apprend. Le Code du travail, le respect des droits ainsi que la reconnaissance d’un statut et l’identité professionnelle sont autant d’éléments indispensables qui nécessitent un apprentissage et une prise de conscience. Les étudiants, eux, n’ont pas bénéficié de cet apprentissage. Ils ne sont pas formés au droit du travail. Au contraire, cette période de leur vie, présentée par tous comme celle de toutes les galères, est souvent vécue comme un mauvais moment à passer en attendant la prochaine étape, elle aussi douloureuse.</p>
<p>La porte est alors ouverte aux dérives de l’exploitation salariale. Pressions, intimidations et harcèlements sont autant de maux auxquels sont particulièrement exposés les étudiants. Cette découverte brutale du monde du travail est non seulement traumatisante pour des jeunes qui se sentent très souvent désarmés et isolés, mais surtout elle habitue une génération entière à une soumission sans contrepartie à leur employeur. Une main-d’œuvre docile, peu habituée au monde du travail, et un contexte de chômage de masse sont des ingrédients détonants pour tenir en respect l’ensemble des salariés. Ainsi, le million d’emplois occupés par des étudiants représente autant de postes qui ne sont pas libérés pour des demandeurs d’emploi faiblement qualifiés. Étudiants, jeunes en insertion, chômeurs sans qualification sont ainsi mis en concurrence sur le marché du travail. Et malheureusement, cette concurrence est faussée. En effet, entre un jeune sous pression obligé de trouver dans l’urgence, au mois de septembre, un emploi sans perspectives d’avancement et un employé qui revendiquera ses droits, le choix ne fait guère de doutes. Et pour les salariés qui ont tout de même pu être embauchés, la pression est tout aussi forte. En effet, si des travailleurs ponctuels sont disponibles, il est alors impossible pour un salarié sans qualification de revendiquer une amélioration de ses conditions de travail.</p>
<h3>Éradiquer le salariat étudiant, reconnaître la place de chacun dans le processus de production</h3>
<p>Le salariat étudiant est un phénomène qui dépasse de loin les seules préoccupations pédagogiques et éducatives. Il se situe au carrefour des préoccupations sociales de la jeunesse: il nuit à la réussite, freine la démocratisation de l’enseignement supérieur, augmente les inégalités sociales, dévoie la professionnalisation des études et déstabilise le marché du travail. C’est donc logiquement que la lutte contre le salariat étudiant s’est peu à peu imposée comme une priorité pour la jeunesse, partagée par l’ensemble du mouvement social.</p>
<p>Éradiquer le salariat étudiant, c’est donc avant tout reposer la question du statut de salarié et de la place de chacun dans une société construite autour du lien au travail. Ne disposant, par nature, d’aucune ressource, les étudiants doivent se voir conférer un statut social qui les prémunisse contre le risque de précarité dont le salariat étudiant est la manifestation la plus visible. De la même façon que, à l’autre bout de la chaîne, les retraités sont protégés, après avoir cotisé, par une solidarité entre les travailleurs, les jeunes doivent pouvoir disposer d’une formation initiale sans contrepartie pour se préparer à être les salariés de demain.<br />
Il paraît utile, pour conclure cet article, d’en revenir à l’interrogation de départ, «qu’est-ce qu’un étudiant?». Dans une société en bonne santé, c’est un jeune en formation qui participe directement au processus de production en se consacrant à l’acquisition de savoirs et de qualifications qui lui permettront de participer à son tour aux mécanismes de solidarité entre les salariés. Le chemin est encore long et il passera par la fin du salariat étudiant.</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.revueforum.fr/2012/01/le-salariat-etudiant-voila-l%e2%80%99ennemi/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>1</slash:comments>
		</item>
	</channel>
</rss>

